Je donne des cours… à la carte



Qu’est-ce que vous faites dans la vie ?

J’ai du répondre à cette question il n’y a pas très longtemps et je me suis entendue dire :
– Je donne des cours.
– ?
– Des cours de français. Je suis vacataire dans un lycée.
– Ah, mais vous êtes prof alors !
– Oui, sûrement…

En fait, j’ai vraiment du mal à m’imaginer en tant que prof, et si j’ai toujours eu des difficultés à affirmer ce que je voulais faire, à faire des choix, j’avais au moins une certitude depuis le collège : tout sauf prof. Oui, mais voilà… Aujourd’hui, j’ai tendance à croire que je peux peut-être être une bonne prof, justement parce que je n’aime pas l’école et que je n’ai jamais eu de vocation, ni d’illusions sur la profession. Enfin peut-être…

A.S, Plan de métro et tracés sur la carte des navettes domicile/travail, 2006

Lundi :

J’aime beaucoup mon élève de cinquième, elle est vive, intéressée, et j’essaye de lui proposer des textes qui vont lui plaire, je me creuse pour trouver des idées de rédaction motivantes. Comme elle aime beaucoup Harry Potter, j’en utilise souvent des extraits en support à des exercices. Elle s’interroge aussi sur l’origine des mots et aime les jeux de langage, alors je lui fais faire des activités fondées sur l’utilisation d’homonymes et d’homographes pour améliorer son orthographe.

Mardi :

Cette élève de première n’est pas passionnée de français, mais prépare le bac pour la fin de l’année. Le problème, c’est qu’il n’est pas toujours évident de garder la bonne distance avec les élèves en cours particulier. Il faut à la fois instaurer une relation de sympathie pour – essayer – de leur redonner de l’intérêt pour la matière, ne pas faire des cours trop sérieux, renouveler l’approche du français, mais dans le même temps garder suffisamment d’autorité pour donner des devoirs et les faire travailler. Et avec Sophie, je ne suis pas sûre d’y être parvenue, elle m’accueille en me faisant la bise et elle arrive souvent à me faire dévier du cours. Je me retrouve régulièrement en train de parler de la place des femmes dans la société, des progrès qui restent à faire à ce sujet, des chats, etc., bref de sujets qui n’ont à peu près rien à voir avec la matière.
Sa liste de textes pour l’oral de français est intéressante dans l’ensemble : je dois avouer que je ne suis pas fan de Ruy Blas et de ses outrances (j’ai dû passer l’âge d’être romantique), mais je découvre avec plaisir des textes que je ne connaissais pas. J’ai apprécié en particulier la confrontation entre deux textes, l’un extrait des Confessions de St-Augustin et l’autre de celles de Rousseau, tous deux consacrés au même sujet. St-Augustin raconte un vol de poires commis dans sa jeunesse pour le condamner en l’envisageant d’un point de vue moral au regard de sa conversion, tandis que Rousseau évoque un vol de pommes comme le point de départ d’une prise de conscience exactement inverse. Il se remémore sa tentative de vol d’une pomme (joli symbole…), et nous raconte qu’il s’est fait battre à cause de cela pour en tirer la conclusion suivante : “Sur cette idée je me mis à voler plus tranquillement qu’auparavant. Je me disais : Qu’en arrivera-t-il enfin ? Je serai battu. Soit : je suis fait pour l’être.”

Mercredi :


Mes deux élèves du jour sont frère et sœur, et je suis un peu surprise par leurs difficultés à l’écrit. Leurs parents sont coréens, leur mère parle mal le français et tout le monde parle coréen à la maison et je me demande si cela n’explique pas leur manque de maîtrise du français. Pourtant jusque là, j’ai toujours pensé que posséder deux langues ne pouvait être qu’un atout. En même temps, Gun est très bonne en maths et peut-être qu’elle n’est tout simplement pas une littéraire. Elle est en troisième et nous faisons essentiellement des exercices de grammaire, de conjugaison et de la compréhension de textes. Je suis souvent surprise par sa réaction devant les textes à étudier, ce sont les textes les moins accessibles qui l’intéressent le plus, alors que les textes plus contemporains et plus accessibles semblent l’ennuyer. Je ne suis pas toujours sûre de vraiment l’aider, et je pense fréquemment qu’il faudrait probablement reprendre plus sérieusement toutes les bases de la langue.
Son frère est en sixième et a moins de difficultés, mais c’est une petite peste qui refuse de travailler et a un mal fou à se concentrer. Je n’ai heureusement qu’une heure de cours avec lui et même s’il fait en sorte de me faire souvent sourire, cette heure de rodéo me paraît déjà bien assez longue. Par contre, au contraire de sa sœur, dès les premiers cours particuliers, il progresse en classe.

Jeudi :

J’ai deux heures de cours l’après-midi avec une classe de seconde dans un lycée de Maisons-Alfort. Je suis encore pleine de bonne volonté, alors je leur donne plein de devoirs. Comme j’ai l’impression que le meilleur moyen d’améliorer son français, c’est d’écrire, je leur donne de nombreuses rédactions à faire et je n’en finis pas de corriger leurs copies. Jamais je n’aurai imaginé que cela pouvait prendre autant de temps ! J’ai l’impression de ne plus faire que cela. En même temps pour être honnête, je repousse à chaque fois le plus longtemps possible le moment de me plonger dans leurs copies et dans les affres des corrections. Comment bien noter une rédaction ? Faire la part entre la maîtrise de la langue, les idées, la sincérité de l’écriture, la justesse de la réponse à la contrainte donnée… C’est l’horreur ! A chaque fois, je me demande pourquoi je ne leur donne pas des questionnaires à réponses fermées…
J’ai la sensation d’être en permanence en retard et je me retrouve en général à préparer le cours juste avant d’y aller.

Vendredi :


Encore deux heures de cours de 15 heures 30 à 17 heures 30, mais la deuxième heure est une heure de demi-groupe, ce qui veut dire que je ne donne cours qu’à la moitié de la classe (soit dix-huit ou dix-neuf élèves selon le groupe). Le niveau sonore dans la classe est beaucoup plus agréable (est-il normal qu’il y ait tant de bruit dans ma classe complète ?) et je peux regarder tous les élèves sans avoir à balayer la salle du regard. Il est indiqué dans les documents officiels que l’heure de demi-groupe doit être consacrée à des cours et des exercices spécifiques, sans plus de précision. Je profite de l’heure pour étudier des textes plus en détails et pour faire participer un peu plus les élèves à l’oral. Les deux groupes sont censés progresser au même rythme, mais dans les faits c’est loin d’être le cas. Ils sont constitués de manière arbitraire par ordre alphabétique, mais au final un des deux groupes est beaucoup plus calme et sérieux que l’autre. Pourquoi ? Mystère et boule de gomme. À chaque début de cours, j’arrive avec des pochettes rangées et organisées par thème, et je termine systématiquement avec un fouillis invraisemblable sur mon bureau. Je n’arrive pas à comprendre de quelle manière j’arrive à être à ce point bordélique ?
Je ramasse donc mes affaires en vrac à la fin des deux heures, et je pars donner cours à Gun.
La leçon du vendredi est souvent beaucoup moins dynamique que celle du mercredi, en général, je lui propose de faire de la compréhension de texte.

Samedi :


Je donne cours à ma classe de seconde de 8 heures à 10 heures, ce qui a un avantage évident : les élèves sont en général bien plus calmes et concentrés qu’en fin de journée, mais présente également un inconvénient majeur : je ne suis pas, mais alors pas du tout, du matin. Je suis donc encore moins éveillée qu’eux et le cours est un peu laborieux. Par un heureux hasard, la plupart des contrôles ont lieu le samedi matin…
Le samedi après-midi, je donne cours à une élève de terminale L. L’épreuve de littérature au bac n’est pas facile, il s’agit de répondre à deux questions en deux heures portant sur l’une des quatre œuvres qui sont au programme : Le Procès de Kafka, Les Métamorphoses d’Ovide, Les Caractères de La Bruyère et le recueil poétique d’Yves Bonnefoy, Les Planches Courbes.
Je ne me trouve pas très vive après le cours du matin et il arrive que je m’endorme pendant le trajet jusqu’au domicile de l’élève, mais heureusement elle apprécie mes cours. Le plus souvent, nous étudions de manière détaillée des extraits des livres au programme.


Au final, j’ai encore l’impression d’endosser un rôle lorsque je me rends au lycée et je ne suis toujours pas sûre de vouloir être prof, mais je trouve en tout cas l’activité réellement stimulante. Il faut inventer son cours, l’adapter en fonction des réactions des élèves. Je suis également touchée par leur sincérité à l’écrit. Mais je ne suis pas encore tout à fait à l’aise dans le rôle de prof, j’oscille entre sévérité et manque d’autorité et j’ai du mal à trouver le juste équilibre. Pour me rassurer, j’ai trop tendance à “coller au programme” au lieu de construire mon cours autour des textes qui me plaisent et dont je souhaite parler. La prochaine fois, j’ai bien envie par exemple de parler à mes élèves du livre de Jonathan Swift, Instructions aux domestiques, que C. Thomas qualifie de manuel de guérilla domestique.

Swift écrit en effet :

“Si votre maître, si votre maîtresse vient à appeler un domestique absent, qu’aucun d’entre vous ne réponde. Car vous ne finiriez pas de trimer. Il suffit que chacun de vous réponde quand on l’appelle, les maîtres eux-mêmes en conviennent.”

Et encore :

“Ne venez jamais que vous n’ayez été appelé trois au quatre fois, car il n’y a que les chiens qui viennent au premier coup de sifflet ; et quand le maître crie : ‘Qui est là ?’ aucun domestique n’est tenu d’y aller, car ‘Qui est là’ n’est le nom de personne1.”

Toutefois :

“Si votre maître vous appelle par votre nom, et qu’il vous arrive de répondre à la quatrième fois, vous n’avez pas besoin de vous presser ; et si l’on gronde d’avoir tardé, vous pouvez très légitimement dire que vous n’êtes pas venu plus tôt, parce que vous ne saviez pas ce qu’on vous voulait2.”

C. Thomas explique que :

“Dans ce texte corrosif, hilarant, qui a le pouvoir de dissiper toute humeur sombre, Swift propose d’autres conduites de guerre. Par exemple, comment ne jamais avouer une faute pour laquelle le maître vous gronde (…). Ou bien comment justifier un retard injustifiable, en inventant mille motifs du genre : ‘…votre père vous avait envoyé une vache à vendre, et vous n’avez pas trouvé d’acquéreur avant neuf heures du soir ; vous avez fait vos adieux à un cher cousin qui doit être pendu samedi prochain… on vous a jeté des immondices d’une mansarde, et vous avez eu honte de rentrer avant d’être nettoyé et que l’odeur soit partie… on vous a dit que votre maître était allé dans une taverne et qu’il lui était arrivé un malheur, et votre douleur a été si grande, que vous avez cherché Son Honneur dans une centaine de tavernes entre Pull Mal et Temple Bar3.”


A.S.

Notes

  1. Citation de Swift relevée dans le très bon livre de Chantal Thomas [1998]. Comment supporter sa liberté, Pavot et Rivages, 2000, p.34 à 36. ↩︎
  2. Ibid. ↩︎
  3. Ibid. ↩︎

Qu’est-ce que vous faites dans la vie ? (texte pdf)