Le 21 octobre 2006, nous avons organisé une Bourse de Travail Parallèle (BTP en abrégé) dans un local syndical de la CNT. Ce syndicat, qui défend des pratiques d’action directe et d’auto-organisation des travailleur·euses, nous est apparu l’endroit adéquat pour nous permettre d’échanger librement entre travailleur·euses sur le fruit de nos réflexions ou expériences et pour y mutualiser ce qui résultait de nos actions et pratiques. Cette Bourse de Travail Parallèle était effectivement une tentative de créer un espace de mutualisation des expériences et des produits du travail. Il était demandé à chaque participant·e – voulant bien se prêter au jeu – de venir avec un objet volé/ou perruqué sur le lieu de travail dans le but de l’exposer et/ou de l’échanger.


Dans ce local syndical de la CNT-Nettoyage (situé rue de la Martinique à Paris dans le XVIIIe arrondissement) deux espaces étaient proposés : un espace pour les échanges d’objets et un autre pour les documents transmédiatiques ayant trait à la « représentation du travail » et à « l’autoreprésentation au travail » – l’occasion d’initier une galerie contributive d’autoreprésentation au travail.
Plusieurs motivations se trouvaient à l’origine de cette proposition :
- Produire des « enquêtes » en tentant de rendre compte à l’extérieur d’un point de vue de l’intérieur, et à partir des moyens ou des données accessibles à partir des postes de travail.
- Rendre visible et engager des processus de résistance à partir d’un quotidien vécu au travail.
- Adopter les contraintes imposées par les conditions de travail, pour produire des objets transformés en vue de les collectiviser.
- Adopter un regard distancié sur nos cadres et nos conditions de travail.
- Générer des discussions autour des conditions de travail actuelles et des résistances possibles aujourd’hui.


En somme, il s’agissait de constituer, à partir des moyens disponibles sur les lieux de travail, un butin de guerre et d’en organiser la redistribution entre « pirates » !












La Bourse de Travail Parallèle était évidemment aussi une façon de tester l’actualité d’une pratique : la perruque, et de tenter de comprendre quelles en sont les réalisations possibles dans un contexte où les conditions de production se modifient notamment par l’usage des Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication.



Le but de cette première BTP était donc de permettre de faire savoir à l’extérieur ce qui se passe à l’intérieur de différents mondes du travail, et cela par les acteurs eux-mêmes de ces mondes : les travailleur·euses. Et qui sait même peut-être « d’assumer collectivement et publiquement le caractère politique de la réappropriation directe des moyens de production, pratique qui est habituellement individuelle et semi-clandestine. » Même s’il ne s’agissait là que d’une expérience de l’ordre de l’« infra » dans le cycle réappropriation, production, redistribution et usage, cette première expérience voulait générer du « faire avec en résistance » et produire des « micro-utopies » travaillées à partir de conditions concrètement expérimentées.
Cette première Bourse de Travail Parallèle a permis de proposer une rencontre qui ne se réclame pas uniquement de l’art et qui s’adresse à un public varié. Ainsi, alors même qu’ils et elles provenaient d’univers sociaux différents, on a pu y croiser les propositions de certain·es At-workers du réseau Au travail / At work – Auriane Sokoloski (professeure d’anglais pour étranger·ères à Toronto au Canada) avait fait parvenir des copies de ses étudiant·es ; Dominique Sirois (agente de sécurité dans un musée à Montréal, au Québec) avait envoyé par courrier un CD de « sons » qu’elle avait enregistrés en tant que gardienne du musée et qui ont été proposés à l’écoute dans le local syndical ; et Michel Simonsen, alias Jean Giscagne, (employé au International Customer Service Telephone Counter pour répondre aux appels des client·es concernant l’expédition et le transport de colis à Montréal, au Québec) avait envoyé par « imèle » l’affiche d’un montage visuel d’autoportraits en employé modèle (des portraits photos qu’il avait lui-même pris ou fait prendre grâce à la complicité de ses collègues) –, y échanger aussi bien avec un élagueur en formation – Laurent Schaffar a réalisé une autoédition à partir de son travail de taille des haies dans les jardins –, une artiste engagée en centre de loisirs – Johanna Quillet a proposé une autoédition inventoriant le matériel qu’elle a prélevé au centre de loisirs – ou un anthropologue guichetier à la SNCF – Guillaume de Gracia a accordé un entretien au sujet de son poste de travail et a proposé à l’échange des « T-shirts » et des « Enveloppes de sécurité » estampillés du logo de son entreprise –, y converser avec un artiste cumulant multiples activités d’art – Alain Bernardini travaillait à la fois dans une reprographie-imprimerie, à l’Université Paris 8 comme artiste-enseignant et réalisait, en tant qu’artiste, des résidences en entreprise –, et un éditeur d’art et de musique – Denis Chevalier des éditions PPT –, y rencontrer des travailleur·euses en perruque – pour converser de la perruque ouvrière avec Robert Kosmann et Serge Meillat –, parler avec des militant·es politiques et syndicalistes révolutionnaires coutumier·ères du local syndical, ou avec des bibliothécaires de l’université de Nanterre – L. T. a proposé à l’échange un scanner de livre –, et des travailleur·euses anonymes ayant eu vent de la proposition – comme cette femme qui a numérisé, pour une société sous-traitante, les archives de l’Ina –, ou encore troquer et discuter avec des ami·es tout simplement sympathisant·es du projet : A. S., alors enseignante de cours particuliers et dans un lycée, a présenté une carte (du métro parisien) surlignant le zonage de ses nombreuses navettes domicile-travail ; Tiziana Alfieri, responsable et vendeuse pour une boutique de produits cosmétiques, a enregistré et offert à la diffusion sa conversation avec une cliente ; Cédric M, iconographe à Citroën, a présenté le tirage d’une photographie qu’il a réalisée à partir du négatif original d’Henri Cartier Bresson, etc.
Ainsi, plutôt que de donner de la « visibilité artistique » en exposant ces pratiques qui ne se réclament pas nécessairement d’une identité d’art dans des espaces identifiés comme artistiques, il est apparu logique de se servir des institutions propres à l’organisation des travailleur·euses déjà existantes. Ce local syndical convenait aussi bien aux artistes en travailleur·euses qu’aux travailleur·euses en tacticien·nes et permettait de s’y sentir suffisamment en confiance pour mettre en partage les produits de pratiques et enquêtes réalisées de façon plus ou moins clandestine sur les sites de travail. Et c’est sans doute cette tentative de « mise en cohérence » du cadre de la restitution (ex situ) pour des productions réalisées en parallèle à celles réglementaires de l’entreprise (in situ) qui a permis de mobiliser, bien au-delà du petit monde de l’art, des publics aux profils sociaux-professionnels variés et de culture venue d’horizons divers.