Entretien avec les chaudronniers l’Espagnol et le Basque réalisé dans les locaux d’Alstom à Saint-Ouen (9 décembre 2009).
Jan-m : Il y avait combien de chaudronniers ?
L’Espagnole : Oh, beaucoup, plus de trois cents. Un chaudronnier, ça sait tout faire. Après il y avait des postes plus spécialisés… Les postes spécialisés en pliage, en soudure, la mise en débit [débit des tôles]. [Arrivé en 1972 à Alstom, il a vu ses collègues faire des trucs qui n’ont pas de rapport avec le boulot.] Selon la place où tu es, par exemple celui qui est au débit, on lui disait : « tu me couperas un bout de tôle de telle dimension », il te disait « c’est pourquoi faire ? », tu lui répondais : « t’occupe pas c’est pour faire de la perruque » et il se démerdait pour trouver un bout de tôle à droite ou à gauche… tu demandais, tu ne te servais pas. Il y avait un mec qui gardait le stock de tôle, du moment que tu lui demandais, après il se démerdait pour trouver… après s’il avait besoin de faire quelque chose en soudure, bah, nous on faisait la soudure, c’était des échanges…
Jan-m : Tout le monde pouvait perruquer ?
L’Espagnole : Tout le monde oui, enfin ceux qui savaient.
Jan-m : Et au niveau du contrôle par l’encadrement ?
L’Espagnole : L’encadrement, il voyait [ce qu’on faisait].
Dans ce cas-là tu disais que c’étaient des chutes et que ça aller partir à la poubelle. Alors que ce n’étaient pas des chutes, mais ça, ils le savaient aussi. Du moment que tu étais sérieux et que tu faisais ton boulot et qu’on n’avait rien à te reprocher.
Jan-m : Mais dans les photos que tu m’as envoyées, il y a un barbecue qui est plutôt grand [rires…]

L’Espagnole : Oui bon bah ça, je l’ai installé dans l’atelier et tout… [rires…] je ne me suis pas caché. Quand on faisait des trucs, on ne se cachait pas. Je l’ai même porté ici, je l’ai essayé ici. J’ai pris un moteur de poste à soudure [pour le barbecue] pour faire la rotation du tourne broche. Le mec il me l’a bricolé alors qu’un poste à soudure ce n’est pas fait pour ça, hein. Un mec de l’entretien me l’a bricolé et puis… je t’ai dit c’était de l’entraide. J’en ai même deux trois [d’avance] en cas de panne.
Jan-m : Comment tu as eu l’idée ?
L’Espagnole : Il me fallait un moteur, j’en ai parlé autour de moi et un collègue m’a proposé l’idée d’un moteur de poste à soudure. Il y a un poste qui a eu un accident, qui s’est fait écraser par une tôle. J’ai récupéré le moteur.
Au début, je ne pensais pas que ça aller marcher, car la broche elle fait deux mètres. Le plus gros mouton que j’ai mis, il devait faire plus d’un mètre. Je ne pensais pas que le moteur réussirait à l’entraîner, parce que c’est lourd quand même. On a mangé à plus de soixante sur la bête. C’est du costaud. [rires…]
Jan-m : Comment tu as eu l’idée de faire un barbecue ?
L’Espagnole : C’étaient les circonstances. J’ai ma sœur qui s’est mariée. Elle m’a dit : « écoute je n’ai pas les moyens d’aller au restaurant, tu me ferais pas un bon barbecue, pour faire ça à la maison ? »
Et puis j’ai réfléchi à la question, et puis voilà. Au départ je voulais faire un barbecue et puis j’ai un collègue qui m’a dit : « pourquoi tu fais pas un méchoui ? » manuel quoi.
Jan-m : C’est combien d’heures de travail ?
L’Espagnole : Ah ça je ne sais pas. Quand on aime, on ne compte pas. [rires…] Mais je peux te dire que j’y ai passé du temps. [rires…]








Fabrications à l’atelier chaudronnerie d’Alstom Saint-Ouen, années 1980, collections et photos L’Espagnol.
Jan-m : D’une certaine façon, c’était une perruque collective ?
L’Espagnole : Oui, elles étaient presque toujours collectives d’une certaine façon, puisqu’on avait toujours besoin… moi si j’avais besoin de faire de la découpe, d’un poste à découpe, je pouvais y aller, enfin ce n’était pas mon poste, alors s’il y en avait un qui te voyait là-bas, il était sûr que c’était pour perruquer. Si tu vas sur le poste de quelqu’un d’autre, c’est pour perruquer.
Si tu avais besoin d’un bout de tôle [le magasinier] se débrouillait pour prendre ça dans le stock ou d’en commander. Lui, il se débrouillait, c’était pas mon problème ça. Comme nous on se débrouillait, s’il nous demandait quelque chose, on se débrouillait pour lui exécuter quoi.
Jan-m : Comment vous circuliez d’un poste à un autre ?
L’Espagnole : On pouvait aller de droite à gauche discuter avec les copains. Bon entre discuter et travailler d’un poste à l’autre, c’est autre chose, mais bon [rires…]
Jan-m : Il y avait des responsables ?
L’Espagnole : Oui, par section ou par groupe, il y en avait même plusieurs, y en avait pas mal.
Si un responsable nous faisait chier, on lui disait : « toi t’as rien à me dire, t’es pas mon chef, t’as qu’à voir mon chef »
En gros ça se passait comme ça quoi.
« T’as rien à foutre ici, c’est pas ton atelier » [on lui répondait] « je viens discuter avec des collègues, t’as rien à me dire, tu vas voir mon chef ». Alors après il allait voir ton chef et il te disait « bon tu vas pas me casser les couilles parce que l’autre il va porter plainte là-haut »
Le premier barbecue, je l’ai fait pour mon père. Pour qu’il soit dans son jardin. Puis quand il est mort, je l’ai récupéré. [description du barbecue]
[stop à 00:15’]
Jan-m : qu’elle est ta définition de la perruque ?
Définition de la perruque pour l’Espagnole [21’] : Pour moi c’est un petit peu un dû. Comme certains métiers ont des avantages. Quand tu travailles dans une banque, tu as un taux préférentiel par rapport aux autres. Pour moi c’est un dû, enfin je ne dirais pas que c’est un dû, mais c’est une chose normale. J’ai mon métier qui me permet de faire des trucs qui me servent à la maison. Comme les journalistes ont un abattage d’impôts. […]
Mon métier c’est de faire des objets en métal que ce soit des transformateurs ou autres choses. Un chaudronnier il sait tout faire, il peut tout faire. Le bureau de ma fille c’est moi qui l’ai fait. […]
On a cet avantage-là de pouvoir faire manuellement ce qui nous fait plaisir.
Les chefs nous demandaient aussi de fabriquer ou réparer des choses.
[Jean-Michel, dit le Basque, arrive dans la pièce. Il a un cancer du poumon lié à l’amiante. Il a fabriqué un alambic (un distillateur) et un pavillon en fer forgé (en perruque).]
Jan-m : À propos des objets de grèves ?
Le Basque : On en faisait pas pour garder des traces, on en faisait pour s’en servir. Lors de la grande grève de 1979, on a fabriqué des dessous de plat, des lampions… pour récupérer un peu d’argent pour la maintenance.
C’était surtout les chaudronniers qui fessaient de la perruque, les mecs qui étaient au câblage, qu’est-ce que tu veux qu’ils perruquent.
Pendant la grève les chaudronniers ont soudé les portes. On a aussi soudé la porte du directeur.
Jan-m : Est-ce que les objets de grève c’était de la perruque ?
Le Basque : Non, c’était pour récupérer un peu d’argent.
Définition de la perruque pour Le Basque [44’44”] : « C’est un travail pour soi, dans la mesure où tu en as l’utilité. »
[Il lui est arrivé, avec l’accord de la direction, de rester le soir (deux ou trois heures) pour travailler sur sa perruque, il a fait un puits.]
Le Basque ajoute : « On en faisait pour les chefs aussi. »
Entretien avec le Basque et l’Espagnole tous deux anciens chaudronniers d’Alstom Saint-Ouen, réalisé dans les locaux d’Alstom, le Mercredi 9 décembre 2009.