Autoreprésentations au travail (espace contributif)

Origine du projet

En 2006, dans le cadre de la Bourse de Travail Parallèle, un espace a été proposé pour les documents transmédiatiques ayant trait à la représentation et à l’autoreprésentation des travailleur·euses sur leur lieu et durant leur temps de travail. Il s’agissait de maintenir actifs les rapports aux enjeux tels que l’ambiguïté des jeux de rôles endossés par les salarié·es au travail et les possibilités de renversement de la mascarade salariale par des formes d’autoreprésentations.

La BTP offrait donc l’occasion d’initier un appel à contribution dédié aux différentes formes d’autoreprésentation au travail : photographies, vidéos, sons, textes, objets détournés…

Toutes les pratiques d’autoreprésentation réalisées sur les lieux de travail sont les bienvenues pour enrichir cette archive collective. Cet appel à contribution est toujours d’actualité et vous pouvez participer à cette galerie d’autoreprésentations au travail en contribuant ci-dessous.

Espace contributif

Theo Gaudig, Autoportrait en tourneur, photographie prise secrètement grâce à un retardateur pendant ses heures de travail de nuit dans l’usine d’aciérie Krupp, à Essen dans la Ruhr, 1927, Musée de la Ruhr, Essen ; Cette photographie a également été utilisé en première de couverture du journal Arbeiter Illustrierte Zeitung (AIZ) La légende allemande titrait : « Si ton bras puissant le veut… », paru le 31 janvier 1928.

Représentation et autoreprésentation des travailleur·euses sur leur lieu et durant leur temps de travail

Questionnaire de contribution

Ce questionnaire vise à recontextualiser votre contribution à la Bourse du Travail Parallèle (BTP) et à nous permettre de vous recontacter. Les informations recueillies servent uniquement au suivi de l’appel à contribution et à la valorisation de l’archive collective.

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En envoyant ce questionnaire et votre contribution, vous acceptez qu’ils soient intégrés à l’archive collective de la Bourse de Travail Parallèle et utilisés dans le cadre de ses activités de recherche, d’exposition et de médiation.


Entretien avec Alex Gordon (président du syndicat des cheminots Anglais RMT)

Entretien avec Alex Gordon réalisé le 25 juin 2011 à Londres dans les locaux du syndicat RMT (the National Union of Rail, Maritime and Transport Workers) et photographies du mobilier fabriqué en perruque (probablement entre 1870 et 1910).

Entretien (vidéo) avec Alex Gordon dans les locaux du syndicat RMT.

Entretien avec Serge Meillat et Robert Kosmann, Paris, 2006



Discussion sur la pratique de la perruque avec Serge Meillat (Mécanicien dans le secteur de la maintenance aéronautique) et Robert Kosmann dans l’espace de documentation de la
 Bourse du Travail Parallèle, dans le local du syndicat du Nettoyage de la CNT, le 21 octobre 2006.

Discussion autour de la pratique de la perruque avec Serge Meillat Mécanicien dans le secteur de la maintenance aéronautique et Robert Kosmann

Perruque et travail en douce à Bata par Lise Lerichomme

Article écrit par Lise Lerichomme.

Publié Le 11 janvier 2017 sur le site de Strabic : http://strabic.fr/

De mémoire commune, la perruque n’a jamais existé à Bataville. Faute d’opportunité, faute de temps ou faute d’audace. La raison de cet irréalisé est peut-être à situer du côté de l’impossible aveu d’une pratique à la limite de la légalité. Les ouvriers-modèles de Tomáš Baťa, pour beaucoup formés et logés sur place (1), tiennent à entretenir l’idée qu’ils étaient dignes de confiance, irréprochables et loyaux envers l’entreprise et les contremaîtres qui s’en faisaient l’incarnation dans chaque atelier.

Travailler en douce représente toutefois un pan de la culture ouvrière et du travail en usine, que l’on fabrique des chaussures, des voitures ou des chauffe-eau. Perruquer, c’est utiliser les matériaux, les outils et les lieux de son entreprise pour réaliser sur son temps de travail, en douce, des éléments pour soi. Il ne s’agit pas à proprement parler de recel ou de vol puisque ces éléments ne sont pas destinés à entrer dans un principe d’échange marchand, pourtant, cette pratique est souvent condamnée (2). On bricole pour offrir un cadeau aux enfants, à la famille, aux collègues, ou pour dérober à son employeur le temps d’un travail qu’il nous impose et le convertir en activité dévolue à son seul plaisir.

Si le tour de force exige de l’habileté du savoir-faire et de la minutie, on ne raconte pourtant pas sa perruque. On ne demande pas non plus à son collègue s’il bricole. Cela ne se fait pas. Et lorsque l’on interroge les batamen, ils nous assurent, que « chez eux, ça ne se faisait pas », ou alors, « peut-être ailleurs, dans un autre atelier… », mais que de toute façon « il valait mieux que personne ne sache rien… ». Et pourtant, lorsque l’on s’attache à l’histoire des dernières années du site de production de Bataville, on devine en creux des récits qui apparentent les batamen à bien d’autres ouvriers. En période de conflits sociaux et de lutte, eux aussi se sont mis à produire des « perruques de grève », par solidarité ou désœuvrement. C’est en novembre 2016, lors d’une discussion avec Marie-Noelle Cornelius, ancienne piqueuse à Bata, et René Cornélius dit Coco, ancien batamen, déjà parti bien avant le dépôt de bilan, que l’histoire de ces objets bricolés a refait surface.

Perruquer à Bata ?

Les premiers indices sont venus de petites vaches en cuir, déposées par plusieurs anciens ouvriers du temps où la permanence de l’Université Foraine et Margaux Milhade étaient encore installés sur le site. On entend alors les premiers récits de réalisations circonstanciées sur le Site d’Hellocourt.

Vachettes de grève, ces souvenirs d’une lutte entretiennent le récit d’une fabrication limitée et non commercialisée, d’un travail fait pour soi.

Elles auraient été fabriquées entre juin et décembre 2001. Mais le bruit circule vite qu’elles ne sont pas de « vrais objets Bata », et qu’on les retrouve d’ailleurs « un peu partout en France ». Le modèle ingénieux a tout d’un exercice d’apprenti maroquinier. Il est d’ailleurs possible d’en trouver de nombreuses variantes en kit sur internet pour une somme modique. On n’aurait donc jamais vraiment travaillé en perruque à Bata ?

Bien au contraire. À Bataville, les petites vaches en cuir, sont plus qu’ailleurs le symbole d’un lieu. Elles évoquent le souvenir de l’ancienne ferme du site d’Hellocourt, du milieu rural au sein duquel est implanté le site de production et les tanneries pourvoyeuses du solide cuir Bata. Et, si le modèle n’est pas inédit, elles sont le symbole de l’issue de la saga Bata.

La perruque est certes l’indice d’un savoir-faire ouvrier d’exception, mais elle n’a pas prétention à l’inédit, ni à l’originalité. Si un modèle plait, il se laisse copier et se transmet de poste en poste et d’atelier en atelier, d’une usine à l’autre (3).

La perruque est souvent un objet modeste, une réalisation du quotidien, pas vraiment une création d’artiste même si nombre d’entre eux s’intéressent à son potentiel émancipateur.

On perruque généralement pour se faire la main, « emmerder le chef », réguler de façon symbolique une production (4) ou soutenir une caisse de grève.

Pourtant, du fait même de l’organisation du système Bata, aucune de ces raisons n’explique vraiment le travail en perruque sur le site d’Hellocourt.

Méticuleux et consciencieux, le travail en perruque est parfois regardé avec bienveillance et encouragé par les formateurs et les pédagogues puisqu’il est une garantie de l’implication future de l’ouvrier face à son travail. La culture ouvrière et l’imaginaire qui y est attaché sont au contraire proscrits par Tomáš Baťa dès la création du site dans les années 1930, loin de tout centre urbain. Il lui substitue avec efficacité une mythologie patriarcale et internationale.

Quant à s’opposer à la direction ou au chef d’atelier, il n’en était pas question à Bata. Marie-Noëlle explique : « on était bridés, on n’osait pas vraiment bouger ». De toute façon, « la cadence était dure » sur les machines, et en temps normal « on aurait pas eu le temps » de grappiller quelques secondes pour faire quoi que ce soit en plus. Pour finir, les ordres de fouille étaient quotidiens et très stricts. Sans parler de la surveillance omniprésente, qui achevait de dissuader quiconque aurait voulu travailler pour soi.

« On était pas des méchants »

Ce qui explique l’existence du travail en perruque à Bata, c’est le récit, plus simple et plus maussade, de l’occupation d’interminables journées de grèves à une période où les salariés avaient découvert l’avenir bouché de l’entreprise à laquelle ils avaient tout donné. Les batamen à l’arrêt depuis le début du mois de juin 2001 ont alors commencé à combattre l’angoisse de l’incertitude par la fabrication de petits riens, pour eux. Peu à peu, certains « emportaient des chutes de cuir puis des demies-peaux qui comportaient des défauts » et n’auraient pas été utilisables pour la production. Si, au début, les chefs « râlaient » et « menaçaient », au fur et à mesure de l’été, on se cachait de moins en moins pour fabriquer de petits articles de maroquinerie en tissu ou en cuir.

On commençait même à porter ses réalisations en plein jour, à la vue de tous.

Fait inédit à Bata on circulait aussi d’un atelier à l’autre, pour rencontrer les autres ouvriers, demander aux coupeurs d’adapter des gabarits conçus le long des lentes journées à l’atelier. Puis, ce fut l’atelier des piqueuses qui fut le plus sollicité, on venait les voir, elles, pour finaliser d’ambitieux projets de trousses, sacs à main ou besaces. On échangeait les idées, on copiait, on améliorait, on ajustait les projets aux goûts des uns et des autres.

A Bata, « on était pas des méchant, les CRS ne sont même jamais venus » racontera Marie- Noëlle. La réalité est que la pression restait constante sur les employés, qui bien que grévistes en grande majorité, savaient que seuls un petit nombre d’entre eux seraient repris après le dépôt de bilan.

Tout fut fait pour éviter que la matière première, les ateliers et les machines soient saccagés par les grévistes, dans une lignée historique d’actions de lutte (5). Seuls certaines réserves de cuir, à l’extérieur, furent brûlées, bien après, lors de piquets qu’il n’était pas besoin de vraiment défendre (6). Les petites perruques faites par les uns et les autres, même des semaines durant, ne représentaient pas l’enjeux de la lutte entre les salariés et Bata. « Le dépôt » situé sur le site, contenait un trésor de guerre dont la valeur est alors estimée à plus de dix million d’euros. Ces milliers de paires prètes à être expédiées étaient une ressource unique à la portée des grévistes, inespérée caisse de grève en nature.

Mais « le piège était là », la proposition du paiement de la totalité des jours de grève sans sanctions en cas de reprise de travail fut l’argument imparable d’une société qui pouvait compter sur la fidélité de ses employés (7). De façon paradoxale et cynique, la perruque à Bata fut financée intégralement, sinon soutenue par la firme. C’est là un cas presque unique.

Un Noel en or ?

Des années après restent pourtant d’innombrables objets et accessoires, bricolés durant cet été là. Ces petits riens furent distribués largement par les batamen à leurs familles et amis au noël qui suivi de quelques jours seulement la fermeture brutale de l’usine.

Certains chefs d’ateliers avaient eux aussi passé commande, pour que les ouvriers confectionnent pour eux des ceintures et autres objets frauduleux.

De la musette en cuir, fabriquée par la nièce de Coco dans un souple cuir vert sombre pour « recevoir, tout juste, la bouteille de rouge et le casse-croute du midi » aux élégantes ceintures imaginées par Marie-Noëlle, on devine, quinze années après, le nombre d’éléments qui, usés, n’ont pas été conservés.

Mais les porte-monnaie en cuir, destinés à recevoir la petite monnaie, furent les « stars de cet hiver 2001 », surtout ceux réalisés en cuir doré, utilisé en abondance pour confectionner sacs à main, trousses de toilettes et pochettes.

Maigre consolation que ces objets de peu, qui s’ils rappellent des souvenirs parfois agréables, ont toujours un goût amer pour la plupart des ouvriers ayant vécu cette période de grève. Etienne de Banville évoque le cas particulier de ce qu’il identifie comme le « deuil industriel » des ouvriers qui se sentent coupables d’une pratique qui n’avait pourtant que très peu d’impact sur la production générale. Implacable logique de la culpabilité de celui qui n’aurait pas fait assez pour sauver son usine.

« L’entreprise ou j’ai perruqué à fait faillite ; et si, pour partie, oh ! certes, pour une très petite partie j’en étais un peu responsable ? » (8)

(1) Le Centre de Formation fut créé à Bataville dès 1938 et accueillait des jeunes à partir de 14 ans pour obtenir un CAP ou un diplôme d’Agent de Maîtrise Production. Les ouvriers Bata étaient, de façon unanime, considérés comme particulièrement habiles, travailleurs et bien formés.

2 Voir la définition de Robert Kosman, Kosman, R., 1999. « La perruque ou le travail masqué ». Renault. Histoire 11 (juin), Société d’histoire du groupe Renault, Boulogne-Billancourt, 20–27. Voir également, Etienne de Banville, L’usine en douce, le travail en « perruque », Paris l’Harmattan, 2001

3 Là encore, voir Robert Kosman, 1999. « La perruque ou le travail masqué ». Renault. Histoire 11 (juin), Société d’histoire du groupe Renault, Boulogne Billancourt, p. 25

4 Si l’idée est par ailleurs contestée, le sociologue Michel Anteby http://people.hbs.edu/manteby/SocioduTravail.pdf pose l’idée que le travail en perruque, toléré par certains dirigeants, constituerait un outil de régulation du système de production, qui, de fait ne serait plus uniquement au bénéfice de l’entreprise. Il s’agirait alors d’une « rémunération discrétionnaire non officielle ».

5 Voir par exemple, Les Luddites en France, Résistance à l’industrialisation et à l’informatisation, Tome 1, Montreuil, L’échappée, 2010

6 Pour un récit de la fin du conflit et de ses conséquences, voir l’article de Nicole Gauthier du 26 juin 2001 : http://www.liberation.fr/futurs/2001/06/26/bataville-cite-trahie_369292 et celui de Mathieu Magnaudeix daté du 13 juillet 2009 : https://www.mediapart.fr/journal/economie/130709/bata-huit-ans-apres-le-plan-socialque-sont-ils-devenus. Pour une perspective plus large, voir l’article d’Alain Gatti, http://www.uqtr.ca/revue_travail/Articles/2003Vol1Num4pp125-137Gatti.pdf

7 voir le film de Jérôme Champion, Pas un pas sans Bata, 2003

8 Etienne de Banville, L’usine en douce, le travail en « perruque », Paris l’Harmattan, 2001, p.89

Archives des objets échangés lors de la Bourse de Travail Parallèle (2006)

Pour cette première Bourse du Travail Parallèle (2006), il a été demandé à chaque participant·e – voulant bien se prêter au jeu – de venir avec un objet volé/ou perruqué – sur le lieu de travail dans le but de l’exposer et/ou de l’échanger.

Bourse d’échange

Dans ce local syndical de la CNT-Nettoyage, deux espaces ont donc été proposés pour ces objets : un espace pour les échanges et un autre pour les documents ayant trait à la « représentation du travail ».

Si certains objets proposés au cours de la soirée ont été documentés, tous les échanges négociés n’ont pas fait l’objet d’une attention particulière, car il s’agissait avant tout d’un prétexte pour entamer une discussion sur les cadres de vie au travail. Cependant, et même s’il est bien probable que peu d’entre eux aient été effectivement échangés, une scène mémorable a vu Robert Kosmann (syndicaliste et perruqueur chevronné) accepter de troquer une « spatule de mouleur sur sable » (fabriquée en perruque par Laurent Fost) contre le CD d’une émission de radio (Nuit Magnétique) sur Simone de Beauvoir apporté par une personne travaillant pour une société qui numérise, en sous-traitance, les archives de l’Institut national de l’audiovisuel (INA). Cette travailleuse du numérique s’était ainsi constituée, petit à petit, une « sonothèque personnelle » qu’elle mettait à disposition de la BTP.


De cette façon, si quelques objets iconographiques et/ou matériels ont bien été échangés, l’essentiel de ces « archives sensibles1 » (pour reprendre le titre de l’ouvrage collectif réalisé sous la direction de l’ethnologue Noëlle Gérôme) apportées par les travailleur·euses ont plutôt été présentées pour leur « valeur heuristique ».

En effet, si ce dispositif, qui prenait la forme d’une incitation au don / contre don, visait à poursuivre la logique non-marchande inhérente à la perruque, cette invitation à l’échange d’objets était d’abord un prétexte à l’entame d’une discussion collective et au partage de témoignages entre complices.

Discussion sur la pratique de la perruque avec Robert Kosmann et Serge Meillat (ajusteur) dans l’espace de documentation de la
 Bourse du Travail Parallèle, dans le local du syndicat du Nettoyage de la CNT, le 21 octobre 2006.

En ce sens, ces archives « prélevées » par les employé·es servaient avant tout de médiation pour libérer les récits autour des contextes particuliers de production et des conditions possibles de leurs détournements par chacun·e.

Présentation vidéo des objets exposés et/ou échangés le jour de la BTP dans le local du syndicat du Nettoyage de la CNT, le 21 octobre 2006
Espace de documentation de la
 Bourse du Travail Parallèle, dans le local du syndicat du Nettoyage de la CNT, le 21 octobre 2006.

Entretien avec Robert Linhart 2011



Entretien avec Robert Linhart réalisé par Laurent Marissal et Jan Middelboos le 26 avril 2011

Le 26 avril 2011. Nous avons rendez-vous devant le café Daguerre, dans le 14e arrondissement de Paris. Le café est trop cossu, nous dérivons. Robert habite le quartier, Jan a passé son enfance rue Boulard. Sur le chemin, le sociologue se souvient que Lénine habitait rue Marie Rose, Trotski rue Gassendi, à deux pas d’ici. Laurent évoque Matisse, son atelier de la villa Alésia, ses marguerites. À l’angle de la rue Boulard et de la rue Daguerre, un café Le bouquet ressemble à un café, c’est là que se tiendra la conversation. L’entretien retranscrit échoue ici à traduire le son du percolateur, la profondeur des silences. Nous ne sommes pas non plus parvenus à exprimer cette sensation étrange éprouvée face à Linhart, la même que l’on imaginerait ressentir devant Artaud ; ou devant un abîme – mais à l’envers – de densité.

Jan Middelbos (JM) : heu est-ce qu’on peut, on peut enregistrer ?

Robert Linhart (RL) : Oui.

JM : et uhmmmm On a comme projet avec Laurent Marissal de faire une exposition autour de plusieurs idées : les résistances au travail… et si possible que l’exposition soit réalisée par les salariés eux-mêmes, et heu donc que cette expo rende compte d’une position intérieure, heu à partir de ce que nous vivons au travail.

RL : ça me semble important ça, que ce soit les salariés eux-mêmes.

JM : Oui, c’est rarement le cas. La représentation artistique des mondes du travail marque une très grande division du travail entre représentants [artistes] et représentés [travailleurs]. Entre les artistes qui vont représenter, qui vont s’ingérer dans le monde du travail et heu et puis les salariés qui sont représentés et dont l’image va échapper ou dont le discours va échapper, le contexte dans lequel ils seront montrés va leur échapper. Et heu c’est cette division-là, que heu les Groupes Medvedkine ont essayé de résoudre d’une certaine façon. Et qui a été un peu compliquée. Bruno Muel dit par exemple, heu que les salariés ne voulaient pas forcément tenir la caméra, ils s’en foutaient complètement. Ce qu’ils voulaient c’est que le discours passe. Et heu du coup, ils ne se sont pas forcément réapproprié les outils de représentation. Il me semblait que l’autoreprésentation au travail était aussi actuelle parce que c’est un peu ce que fait Laurent Marissal, c’est un peu ce que j’ai fait, heu il y a comme ça des expériences de gens qui essayent de rendre compte d’un vécu et il me semblait que, heu c’est assez proche de ce que pouvaient rechercher les établis.

RL : Oui c’est vrai.

JM : Et peut-être, heu je me demandais si l’extrême gauche, à l’époque, ne souffrait pas d’un déficit en légitimité et que cette volonté de s’établir ne venait pas de ça aussi, d’une recherche en légitimité ?

RL : Oui, peut-être, quelque part, oui.

JM : Il y avait une question importante qu’était « d’où tu parles ? » à l’époque en 68, c’est-à-dire à partir de quelle position et que heu l’établissement, en plus de la volonté de faire bouger les choses de l’intérieur et de… c’était aussi une recherche de légitimité ?

RL : peut-être au début, ça, c’est vrai.

JM : L’idée du livre [l’établi], elle t’est venue pendant ou après ton expérience ?

RL : 10 ans après.

JM : Est-ce que tu as pris des notes comme un anthropologue le ferait ?

RL : Non, je n’ai pas pris de notes. Mais j’avais quelques journaux qu’on avait distribués à l’époque, qui parlaient de notre lutte. Ce sont les seules choses sur lesquelles je pouvais m’appuyer. J’avais quelques dates, par exemple comme celle de la grève du 21 février (juillet ou juin = pas très audible). Beaucoup de tracts et de brochures de la Gauche Prolétarienne. Je n’ai pris aucune note. J’ai fait ça de mémoire.

JM : Est-ce que ça perruqué dans les usines Citroën ?

RL : Pas vraiment non. Je ne crois pas. L’intensité du travail était telle que… qu’il n’y avait pas tellement de possibilité de perruquer. Peut-être que certains OP (Ouvrier professionnel) pouvaient en faire, mais je ne me souviens pas très bien.

JM : D’accord. Donc c’était plus les Ouvriers professionnels qui étaient en capacité de faire la perruque [je n’ai pas eu la présence d’esprit de faire la remarque à Robert Linhart quant au « vieil établi » « peu conventionnel », car bricolé par Demarcy pour être parfaitement adapté aux retouches qu’il a à effectuer dessus et qui, à cet égard, relève bien d’une perruque !] ?

RL : Pour les OS (Ouvriers spécialisés), il n’y en avait pas.

JM- Et qu’est-ce que t’en penses de la pratique de la perruque ? Est-ce que ça te semble être une pratique de résistance ou de régulation du travail ?

RL – Oui. Non, non ça me semble être un moyen de résistance. Avec, par exemple, ce qu’en dit Haraszti dans « salaire aux pièces » c’est évidemment un moyen de résistance.

JM : Oui, il parle de « la grande perruque ».

RL : Oui.

JM : Parce qu’il y a des seuils de tolérances qui sont plus ou moins importants en fonction des entreprises dans lesquelles on rentre, ou c’est plus ou moins régulé, plus ou moins…

RL : … j’imagine, oui. Mais chez Citroën, par exemple, les cadres arrivaient à sortir des pièces. Mais les ouvriers, non. Le moindre petit tournevis prit par un ouvrier, c’était un licenciement immédiat. Alors que les cadres sortaient avec des boîtes de vitesses entières sans qu’on ne leur dise rien.

JM : (rires) Oui ça, ça reste d’actualité.

Laurent Marissal (LM) : Et l’intention de départ, quand vous êtes rentrée à Citroën, le travail ethnographique n’était pas prévu ? C’est vraiment 10 ans après ?

RL : Non.

LM : L’intention était de faire la révolution ?

RL : Oui absolument. C’était d’organiser les ouvriers.

LM : Parce que l’image de l’établi est très inscrite dans le champ de l’art aujourd’hui. Et heu vous avez des artistes qui utilisent votre attitude, la vôtre et celle de votre génération des établis, comme étant la figure de l’artiste au sein de l’entreprise, mais en éliminant de la pratique, de l’attitude toute la dimension révolutionnaire.

RL : Ah oui. À mon avis c’est…, c’est une duperie.

LM : Oui. (Rires). Je pense.

LM : J’ai écrit un article contre, contre ?, oui contre les artistes qui sont rentrés à Nivea , l’entreprise Nivea qui est à Melun, je crois. Heu ils ont été recrutés par l’entreprise, par le service de communication de l’entreprise qui organisé une exposition au Palais de Tokyo  pour Nivéa [Ultra Peau], et ils ont demandé aux artistes de venir. Les artistes ont dit d’accord, mais on veut rencontrer les ouvriers. Donc ils ont rencontré les ouvriers que l’entreprise leur a…

RL : fournis…

LM : …fournis voilà. Ils ont fait un petit atelier d’une demi-journée. Et en réponse à ça, ils ont fait un questionnaire où ils ont demandé à tous les ouvriers : comment les artistes pourraient améliorer leurs vies au sein de l’entreprise ? Donc évidemment personne n’a répondu véritablement parce qu’ils se méfiaient de, de, du truc.

RL : À juste titre.

LM : Oui. Et heu. Juste : « tout va bien », « Ça va très bien dans l’entreprise »… Et c’est, ce sont ces documents-là qui sont exposés aussi au Palais de Tokyo. Heu… ensuite, les artistes voyant que tout va bien, se sont dit : bon bah on va faire une piscine, dans, dans le jardin de l’entreprise. Et ils font quoi ? Ils ne font pas une piscine. Ils mettent juste des sièges autour d’un plongeoir. Et c’est l’hiver, donc y a la neige. Personne ne peut sortir. Ils prennent les photos et ils exposent les photos en disant qu’ils ont créé un espace de détente pour les ouvriers et heu…

RL : …c’est gonflé.

LM : oui, et ça va, ça va beaucoup plus loin. C’est que… donc y a l’exposition, et les artistes se présentent comme étant des établis : On a voulu faire comme Robert Linhart, lorsqu’il était établi (rires) et heu donc ça m’avait déjà un peu perturbé et j’ai fait un peu de recherche et je me suis aperçu que non seulement les ouvriers se méfiaient, mais en plus ils étaient dans le cadre d’un plan social. Et les artistes ont participé à maquiller ce plan social. En agitant des petites choses artistiques. Et les gens donc ont…

RL : … c’est écœurant.

LM : Oui. Et les, les heu… J’ai contacté une des syndicalistes, du lieu quoi, et elle a eu peur de mes questions, parce qu’elle se demandait qui j’étais pour poser ces questions-là. Donc elle s’est méfiée aussi de mes questions. En disant que nan, elle ne peut pas parler, qu’elle a trop de travail, et que j’ai qu’à lire la presse. Et j’ai été lire la presse. Et effectivement il y avait bien un plan social assez dur. Finalement ce secteur de l’entreprise a été racheté, c’est une sous-traitance maintenant. Ils ont conservé leurs emplois, mais à l’époque où les artistes sont venus, ils n’étaient pas du tout sûrs de conserver leurs emplois. Et c’est présenté au palais de Tokyo comme étant l’un des modèles où les artistes rencontrent les ouvriers et voilà, donc c’est des choses qu’on a constatées. C’est-à-dire que la figure de l’établi est complètement dévoyée pour devenir… enfin pour être vidé de l’essence révolutionnaire, enfin qu’il y avait quoi. Ça devient de l’animation quoi, du divertissement, et du maquillage puisse qu’ils disent une chose et dans les coulisses c’est le contraire. Donc je voulais savoir ce que vous en pensiez, mais bon (rires) ?

RL : C’est vraiment dégueulasse.

JM : J’ai eu l’occasion d’observer la même chose avec la Biennale de Rennes. Raphaël Jeune m’a proposé de participer à cette Biennale sur la base de ma pratique qui est une pratique de détournement au travail et qui est assez proche de la pratique de la perruque. Et, ce qu’elle ne m’a pas annoncé tout de suite, c’est que cette Biennale de Rennes serait sous la chape d’un patron agroalimentaire Bruno Caron qui finance, pour une grande partie, la biennale de Rennes. Et l’un des programmes de cette Biennale, appelé « sources » ou « programme sources », dont le principe était de financer des artistes pour qu’ils rentrent dans les entreprises, pour faire du tourisme en entreprise : des images, des actions artistiques… financées, pour qu’ils puissent en rendre compte dans le musée mécène par Bruno Caron, PDG du groupe agroalimentaire NORAC. Pour la commissaire, c’était rendre service aux artistes. Elle se faisait un peu médiatrice : entre création de valeurs pour l’entreprise, avec le regard artistique porté sur l’entreprise et du côté des artistes, avec la possibilité d’avoir accès à un monde auquel on n’a pas accès habituellement. Elle défendait comme ça cette idée que les artistes n’avaient pas d’autres possibilités de rentrer dans les entreprises, autrement que de cette façon-là. J’ai refusé de participer à cette Biennale-là, par une lettre de « non-motivation » expliquant que le contexte de cette exposition était décontextualisant pour la pratique de la perruque et qu’exposer une pratique qui vient en détournement des contraintes de travail revenait à exposer à son patron l’objet d’une résistance. Il y a de cette façon un accompagnement des artistes dans les entreprises, qui ne se fait même pas via des entrées syndicales, mais via des entrées patronales. La représentation des mondes du travail se fait via un accompagnement patronal des artistes. Et ils sont censés se rendre compte par ce biais-là de…

RL : …la réalité du travail.

JM : Voilà, oui.

RL – C’est une énorme supercherie. (rires) Chacun peut s’en rendre compte.

JM : Oui. Oui. Les artistes, par exemple, peuvent se faire embaucher aussi, pour voir un peu comment ça fonctionne à l’intérieur. Mais cette figure-là n’est jamais avancée… ou bien faire en sorte que les gens rendent compte eux-mêmes de ce qu’ils vivent au travail. Ce qui est intéressant dans le livre l’Établi c’est cette position qui fait que l’on rend public à un moment. Et c’est là où l’on apprend le plus sur les conditions de travail dans une entreprise, c’est dans les moments de grève. Ce sont des moments où les gens commencent à « cracher dans la soupe » et à rendre compte de ce qui se passe et de ce qu’ils vivent à l’intérieur : les conditions d’hygiène dans un restaurant… Et c’est là qu’il me semble qu’intervient l’acte politique : rendre visible ce qui est caché. Le monde du travail est protégé par la propriété privée déjà. Et donc l’accès au monde du travail est effectivement assez compliqué, pour le représenter. Et ton livre, ton témoignage reste très parlant et d’actualité encore aujourd’hui.

JM : À quoi tu attribues le succès éditorial de l’Établi ?

RL : Je ne sais pas. Je crois que ce livre renvoie à quelque chose qui est toujours très vif, très à vif dans la société française, sur l’exploitation. M’enfin y a d’autres livres qui l’on fait. Je ne sais pas.

LM : C’est curieux aussi que les éditions de Minuit qui ont republié en livre de poche l’ouvrage, se retrouve, je crois, avec Robbe-Grillet, c’est dans une collection où…

RL : …oui, il y a quelques livres oui, seulement quelques livres…

LM : …oui il y a pas beaucoup de livres et ce sont des romans…

RL : …oui. Oui.

LM : Il y a un livre aussi de Jakobson, qui n’est pas dans la littérature, mais qui est dans le langage. Et il y a votre livre qui…

RL : …tout à fait !

LM : …qui est hors champ, enfin et qui ne rentre pas dans, heu… alors, je me suis demandé si ce n’est pas la forme qui du coup,… qui avait été perçue comme étant proche du « nouveau roman » ? Parce qu’il y a l’unité de lieu, il y a…

RL : …oui, peut-être. Oui.

LM : …un travail sur la description, il y a un travail sur…

RL : Oui peut-être. C’est perçu comme un travail littéraire. M’enfin je crois. Oui, clairement.

LM : La forme, du coup, a été très déterminante aussi sur la lecture que l’on peut en faire.

RL : Oui, oui.

LM : …contrairement à d’autres ouvrages qui ont été faits par des auteurs, enfin des gens qui ont été établis, qui n’ont peut-être pas la même puissance littéraire. Et Kaplan [Leslie Kaplan, L’Excès-l’usine] aussi a travaillé sur…

RL : …oui. Tout à fait. Oui.

LM : …elle a réussi à faire un travail littéraire, différent, mais…

LM : Est-ce que vous aviez des modèles littéraires en tête ou c’est hors, … heu ?

RL : Non. C’est comme ça.

JM : D’où est venue l’idée d’établissement ? Est-ce qu’il s’agit de l’intervention de Mao Zedong à la conférence nationale du parti communiste chinois sur le travail de propagande, donnée le 12 mars 1957 ?

RL : Oui alors ça, je n’ai jamais retrouvé la citation.

JM : je l’ai là !

RL : Ah bon ?

RL : Je me suis même demandé si on ne l’avait pas inventé (rires…).

JM : Oui c’est possible, mais j’ai une version pas chinoise de cette chose-là. (rires) C’est là où Mao parle de trois positions possibles pour les artistes et les intellectuels…

RL : … regarder les fleurs du haut de son cheval, descendre de son cheval pour cueillir les fleurs, ou alors s’établir pendant plusieurs années.

JM : voilà c’est ça : « Puisque les intellectuels sont appelés à servir les masses ouvrières et paysannes, ils doivent tout d’abord les comprendre et bien connaître leur vie, leur travail et leur mentalité. Nous recommandons aux intellectuels d’aller parmi les masses, dans les usines, dans les campagnes. Il serait fort mauvais qu’ils ne se trouvent jamais, de toute leur vie, avec des ouvriers et des paysans. Nos travailleurs de l’État, nos écrivains, nos artistes, nos enseignants et nos travailleurs de la recherche scientifique doivent saisir toutes les occasions possibles pour entrer en contact avec les ouvriers et les paysans. Certains peuvent aller dans les usines ou à la campagne juste pour jeter un coup d’oeil et faire un tour ; cela s’appelle “ regarder les fleurs du haut de son cheval ” ce qui vaut toujours mieux que de rester chez soi et ne rien voir. D’autres peuvent y séjourner plusieurs mois pour mener des enquêtes et se faire des amis : cela s’appelle “ descendre de cheval pour regarder les fleurs ”. D’autres encore peuvent y rester pour y vivre longtemps, par exemple deux ou trois ans, ou même plus ; cela s’appelle “. […] Prendre contact avec les masses ouvrières et paysannes doit devenir un usage ; autrement dit, il faut qu’un grand nombre d’intellectuels suivent cette pratique. Pas tous évidemment ; certains ne peuvent, pour une raison ou une autre, aller dans les usines ou à la campagne ; mais nous espérons que les intellectuels s’y rendront en aussi grand nombre que possible. » Mao Zedong, « Intervention à la conférence nationale du parti communiste chinois sur le travail de propagande », 12 mars 1957.

JM : Est-ce que vous aviez déjà cette idée de Mao en tête avant votre établissement ?

RL – Oui, bien sûr. On a fait un voyage en 1967. On a été invité par les…

JM : Vous étiez en délégation…

RL : Oui, oui. On était cinq. Les chefs de l’UJC(ML) (Union des Jeunesses Communistes Marxiste Léniniste) (rires…). Il y avait Broyelle, Riss, Sturm, Le Dantec et moi.

JM : Est-ce que vous aviez des modèles littéraires là-bas aussi, ou d’écrivains qui ont rendu compte d’expériences d’établissement ?

RL : Je ne sais pas. Non, je ne pense pas, non.

LM : Est-ce qu’il y a eu des expériences d’établissement dans d’autres pays que la France ?

RL : Oui, il y a eu des établis dans d’autres pays : en Italie, en Allemagne, au Japon aussi. Le Japonais Satoshi Kamata a écrit Toyota l’usine du désespoir. C’était un établi lui aussi.

LM : Le groupe Tel Quel a été en chine aussi dans cette période (Marcelin Pleynet, Philippe Sollers…). Est-ce que vous aviez des rapports avec eux ?

RL : Pas du tout. C’était autre chose. (rires…)

JM : Qu’est-ce qu’il reste, selon toi, des idées de Louis Althusser aujourd’hui ? C’est une question un peu… (rires…) dur…

RL : C’est une question un peu brutale. Il reste des concepts tels que : de la contradiction ; matérialisme-dialectique et matérialisme-historique ; la causalité métonymique ; enfin quelques concepts comme ça. Il a apporté sur la question des moyens de production ; sur les procès de production et procès de travail, bien que ces concepts ne soient pas spécifiquement Althussérien, mais dans une certaine mesure oui.

JM : Qu’est-ce que tu penses justement de l’économie actuelle qui semble délaisser la production d’objet industriel (dans le cadre de la nouvelle division internationale du travail, l’économie dite « post-industrielle » a délocalisé et relocalisé la production industrielle des « centres vers les périphéries ») au profit d’une production de services ?

RL : Je pense que ça ne change pas fondamentalement l’exploitation capitaliste qui reste dominante. Althusser avait analysé pas mal le système capitaliste, je crois. Le système d’exploitation capitaliste.

JM : Qu’est-ce que tu penses des rapports de force actuels en France ou en Europe ?

RL : Je pense qu’aujourd’hui c’est difficile. Sans parler du problème du Front national, qui s’est implanté pas mal dans la classe ouvrière. D’un certain racisme en France. Mais à mon avis c’est quelque chose qui est provisoire, qui ne va pas durer très longtemps.

JM : C’est une contradiction secondaire alors ?

RL : Oui, je crois. Je crois. J’en sais rien, je ne lis pas dans le marc de café, m’enfin.

LM : En même temps, déjà dans les années 70, au travers de l’Établi ou d’autres témoignages d’établis, il est souvent question du racisme ?

RL – Oui, oui absolument, tout à fait. Le racisme est entretenu par le patronat systématiquement. Même dans la classification. La classification était raciste. Moi je suis rentré comme OS1 (Ouvrier spécialisé) uniquement parce que j’étais français. Les immigrés étaient M1, M2 ou M3 (Manœuvre). C’est un système raciste.

LM : J’ai vu aussi, je ne sais plus quel établi raconté que heu… il travaillait avec des femmes et les femmes à qui on apportait la matière première… C’était les immigrés qui apportaient la matière première aux femmes pour qu’elles fassent leur travail à la chaîne et quand l’immigré arrivait un peu en retard, il se faisait insulter, il était méprisé appelait par des noms d’oiseaux en permanence, mais, alors ça montré que les immigrés étaient en dessous même des femmes.

RL : Ça c’est vrai. Absolument. Il y a une hiérarchie dans laquelle l’immigré est tout en bas.

LM : Oui c’est ça.

JM : Est-ce que la forme d’organisation en parti ou en syndicat, qui est boudé aujourd’hui, reste d’actualité au regard de nouvelles formes d’organisation telle que les coordinations ?

RL : Oui, il y a les coordinations, c’est vrai. Mais je crois que les syndicats restent quelque chose d’important, en France. C’est vrai que numériquement ça compte moins qu’il y a 20 ans ou 30 ans, ça c’est vrai. Mais je pense que ça continu à représenter quelque chose, malgré les coordinations. Ça représente une stabilité dans la classe ouvrière, je pense hein… et une résistance plus solide, je pense.

LM : Vous n’avez pas l’impression qu’au niveau des cadres des syndicats, notamment à la CGT, ils baissent la garde quoi ? Contrairement à la base qui souhaite continuer la lutte, les cadres la ralentissent ou l’arrêtent quoi.

RL : Dans certains cas oui, mais pas dans tous les cas. Il y a un certain nombre de cas où…

LM : … mais parce que pour les retraites, il y aurait pu y avoir à des moments où les gens… des départs de grèves aussi échelonnées, ce qui fait qu’il n’y a pas eu vraiment de grève générale possible parce que…

RL : …c’est vrai, absolument.

JM : C’est peut-être fonction des rapports de force aussi. Il n’y a pas toujours à la base suffisamment de force…

RL : Oui. Ça dépend aussi de la façon dont les syndicats eux-mêmes évaluent le rapport de force.

JM : Est-ce que tu as toujours une position léniniste sur le parti ? Le parti avec sa hiérarchisation et ses cadres te semble toujours d’actualité ?

RL : Non, pas vraiment. On ne peut pas dire qu’aujourd’hui ce soit vraiment d’actualité.

JM : Il semble que les unités de production soient de plus en plus petites, éclatées et disséminées dans la société. Et dans ces conditions il est de plus en plus difficile de s’organiser. Les forces syndicales ne sont-elles pas dépassées par les stratégies patronales d’isolement des salariés ?

RL : La société actuelle tronçonne beaucoup les gens. Elle les isole, chacun dans leur système de consommation. Rien que la télévision, par exemple, est une chose qui divise les gens extraordinairement parce que chacun rentre chez soi, va regarder son poste. C’est très dur d’organiser les gens.

JM : À côté de cela il y a de nouvelles formes d’organisations. Les gens cherchent à se regrouper, à se retrouver sur des similarités plutôt que sur des divisions et à s’organiser à partir des Nouvelles Technologies de l’Information et de la communication. Je pense, par exemple, à des rapports de force organisés à partir de réseaux sociaux de type Facebook.

RL : C’est vrai qu’il y a les deux. Il y a les deux tendances. Il y a une tendance à l’éclatement et une tendance au regroupement.

LM : Certains documentaires attribuent l’éclatement de la Gauche Prolétarienne à l’émergence d’expériences telles que LIP, organisé de façon autogestionnaire ? Il me semblait que LIP était justement la matérialisation de, de… la possibilité qu’ont eu les ouvriers de prendre leur destin en main.

RL : …oui tout à fait…

LM : …et donc, c’est, c’est… puisque là on a la possibilité de faire, on a la preuve que c’est faisable…

RL : …à mon avis l’éclatement de la GP c’est autre chose, c’est pas directement lié à l’histoire de LIP. C’est lié aux contradictions internes de la GP. Au fait qu’elle était presque sur le bord de tomber dans le terrorisme et qu’elle s’est arrêtée à ce moment-là. Je pense que c’est plutôt ça qui l’a dissoute.

JM : Ça c’était le fait d’un empêchement à un moment de passer à autre chose…

RL : …oui

JM : … de ne plus en avoir sous la pédale, d’un blocage…

RL : …oui. Il y avait tout ça, mais… essentiellement ce sont des causes internes à la GP qui ont mené à son explosion.

LM : Cette tentation de glisser vers le terrorisme, est-elle due à l’affaire Pierre Overney, à une envie de répondre ?

RL : Bien sûr, oui.

LM : Parce que ça ne suivait plus dans les usines et qu’il fallait répondre…

RL : …oui, c’est toute une mécanique qui commencée à s’enclencher.

LM : Les gens comme Jean-Marc Rouillant n’ont rien à voir avec la GP ?

RL : Non

LM : Ce ne sont pas des petits frères de cette histoire ?

RL : À mon avis c’est vraiment une autre histoire.

JM : Action directe à l’air d’arriver à contretemps, en fait.

RL : Ils sont arrivés après, après la bagarre d’une certaine façon. Non, mais c’est vrai.

LM : La forme coopérative peut-être une réponse au système capitaliste !?

RL : oui. Sûrement.

JM : Mais est-ce que les capitalistes n’arrivent pas à se servir de ces expériences de type autogestionnaire pour affirmer leurs politiques libérales ? J’ai vu comme ça que le libéral Alain Madelin valorisait le LAP (Lycée Autogéré de la ville de Paris) comme façon de désengager l’État : Prôner le « faite le vous-même » afin d’appuyer les politiques libérales de désengagement de l’État.

RL : Oui il y a de ça. Peut-être que pour l’État c’est intéressant de se désengager d’un certain nombre de secteurs en laissant les gens, les ouvriers s’organiser eux-mêmes. C’est vrai que ce

n’est pas impossible. Enfin je ne crois pas que ce soit déterminant.

JM : Finalement si l’on reste dans un système de mise en concurrence, ces expériences restent efficaces, ou solubles dans le système capitaliste.

RL : Absolument ça ne remet pas en cause le système. Ça peut même le renforcer dans certains cas.

LM : …oui ça sauve quelques-uns, mais ça entraîne le reste.

JM : Quelles sont les méthodes d’enquête sociologique que vous mettez en place, par exemple pour rendre compte du monde du travail ?

RL : C’est toujours un peu la même chose. C’est-à-dire qu’on fait une enquête sur le terrain. On essaye de voir le plus de syndicalistes possible. Des gens qui participent au procès de travail, car il n’est pas toujours possible de rentrer dans les unités de production. Par exemple, j’ai fait une enquête dans un hôpital. Bon là c’était plus facile parce que j’avais un beau-frère qui travaillait dans cet hôpital. Donc, on a pu entrer dans l’hôpital et avoir des entretiens avec des aides-soignantes, des infirmières, etc., ce qui n’est pas toujours le cas. C’est-à-dire que parfois on est obligé de faire l’enquête au-dehors. On s’adresse alors à la section syndicale du coin.

JM : Donc vous rentrez toujours par un biais syndical ?

RL : Oui.

JM – Pour faire une enquête les sociologues doivent-ils avoir à faire à des gens qui savent trahir ? Bourdieu dit par exemple que c’est toujours intéressant de tomber sur des gens qui savent trahir. Parce que ça va beaucoup plus vite et qu’on obtient des informations plus facilement.

RL : Qui ça ?

JM : Pierre Bourdieu. Dans un documentaire, de Pierre Carles, il dit que c’est bien d’avoir à faire à des gens qui savent trahir. Et il me semble que le sociologue, qui révèle des informations cachées, qui déconstruit les « magies sociales », doit savoir trahir.

RL : Oui c’est pas faux. Bien sûr, ça c’est ce que l’on a fait, dans certains cas.

JM : Est-ce que l’on peut repenser les méthodes sociologiques et faire en sorte que les enquêtés soient aussi producteurs de l’enquête ? C’est-à-dire de réaliser une enquête qui soit produite conjointement par les enquêteurs et les enquêtés ?

RL : Oui, je comprends ce que tu veux dire. Dans les enquêtes que j’ai faites dans la pétrochimie ou dans la cimenterie, par exemple, les « enquêtés » comme tu dis, étaient un peu partie prenante en effet. Ils ont participé à l’élaboration des résultats finaux.

JM : Est-ce qu’il ne peut pas s’agir-là d’une nouvelle figure de la sociologie que d’essayer de faire des enquêtes collectives ?

RL : Si, si sûrement. Oui bien sûr.

JM : L’exemple des GIP ou des Groupes Medvedkine ne semblent pas avoir été trop suivi ? Ces exemples ne semblent pas avoir fait école ? On peut avoir l’intention de faire les choses méthodologiquement juste, mais ne pas avoir en face les mêmes attentions …

RL : … non, tu as raison. Il faut que ces méthodes soient aussi répercutées du côté des ouvriers.

JM : …oui, il faut aussi que les outils méthodologiques ou de représentations soient pris en charge par les acteurs eux-mêmes.

RL : Oui absolument.

JM : Jean-Luc Godard a dit quelque chose comme : « Il ne faut pas faire des films politiques, mais faire politiquement des films ». Mettre ainsi l’accent sur la méthodologie.

LM : En même temps le travail d’enquête demande un savoir-faire aussi. Les enquêtés non pas forcément les outils pour arriver à dire autre chose que des choses que l’on sait déjà, ou des choses qui…

RL : … des évidences.

LM : … oui, voilà c’est un savoir-faire aussi que de sortir des évidences, et de rendre lucides les gens sur leurs propres conditions. Il y a peut-être une forme à trouver. Moi je ne suis pas sociologue, mais c’est un questionnement aussi quoi… parce que moi je sais que quand j’étais gardien, les conversations fructueuses que je pouvais avoir avec les collègues, ce n’était pas dans le cadre d’une enquête, c’était par hasard qu’ils disaient des trucs, l’accès à la lucidité venait par hasard. Et donc je le notais, mais… si j’avais fait un questionnaire… d’ailleurs quand je les faisais de manière plus formelle j’avais vraiment du…

JM : … ça ne sortait pas…

LM : …ça ne sortait pas et je m’ennuie, c’est chiant… les réponses c’est : « c’est un boulot chiant », les choses plus personnelles ou plus pointues sur leurs conditions de travail venaient par hasard, comme ça quoi, à force d’être là. C’est pour cela qu’être établi c’est une manière de prendre le temps de cueillir ça. Ces moments de lucidité que les gens ont sur leur travail. Mais il faut quelqu’un qui ait de la distance pour cueillir ça.

JM : Pour Sam Bourcier, en reprenant Michel Foucault, il faut faire en sorte que « les parlés parlent ». Qu’ils aient cette volonté de se réapproprier la parole. Alors, c’est toujours cette recherche de légitimité, que la parole soit prise et s’exprime de façon légitime. Il me semble que dans le monde de l’art, il n’y ait pas cette volonté-là, en tout cas, ou très peu. Ça arrive, mais à la marge. Cette tentative de faire émerger la parole de l’intérieur. La position de l’établi rend compte de cette volonté de rendre compte de l’intérieur. On en revient toujours à cette question de comment rentrer dans la place et comment réussir à faire sortir la parole ? Il y a aussi les groupes Médvedkine qui vont avoir cette volonté que la parole s’exprime, mais je pense que c’est quelque chose qui pourrait être vraiment actuel. Et en même temps, ne pas en rester à une expérience personnelle, parce que ça c’est problématique aussi, cet auto-centrement autour de l’expérience… mon expérience, heu… une mise en concurrence, comme ça, des expériences les unes par rapport aux autres. Trouver une forme collective de représentation qui pose les choses en revendication…

LM : Il y a ??? qui a fait ça. Il a écrit des pièces… les pièces qu’il écrivait à la fin de sa vie c’était avec les travailleurs immigrés, il écrivait la pièce avec eux. Il y avait un objectif, c’était la représentation théâtrale, donc les gens participaient à l’écriture de la pièce. Il mettait un cadre qui a permis à la parole de s’exercer, car il y avait une forme le théâtre et qui mets les gens dos au mur, donc ça ça entraîne la parole, du coup plus du tout, c’est plus des techniques de sociologie, c’est des techniques de théâtre

Jan : c’est l’une des formes du théâtre de l’opprimé aussi…

Lm : oui

Jan : avec Orange, ils ont fait une pièce de théâtre aussi comme cela où ils remettent en situation les choses vécues par les salariés de France Telecom et d’Orange et les salariés peuvent heu alors je crois que la pièce a été achetée par le comité d’entreprise et les salariés peuvent interrompre la séquence qui est jouée au moment où ils considèrent que ça va plus et essayer de voir un peu comment réagir dans le même contexte…où l’on est attaqué par le responsable de magasin, où l’on est mis à défaut de pouvoir répondre aux exigences de la direction. Ou euh C’est des façons de faire aussi pour impliquer montrer qu’il y a des alternatives possibles dans les réponses à donner, des possibilités pour répondre à l’oppression.

Rl : j’ai vu faire du théâtre aussi en Lorraine, je crois, (inaudible)  il y a quelques années, je sais plus exactement quelle pièce, c’est quelque chose qui concernait les ouvriers, cela a été bien reçu…Mmm.

Lm : le danger après, c’est qui commandite le truc quoi, si c’est le patron

Rl : évidemment, en l’occurrence, mais non c’était pas le patron

(silence)

Jm : est-ce qu’à l’époque t’as suivi un peu les gip, les groupes d’informations sur les prisons, ou leur travail ?

Rl : mh mh ; mh

Jm : et qu’est-ce que t’en pensais ?

Rl : j’en pensais que du bien, parce que je suis allé à la prison de Toul au moment où il y a eu des émeutes importantes, 71-73, d’ailleurs c’est à cette occasion que le gip s’est créé

(silence)

Jm : et qu’est-ce que cela a donné ? est-ce que les prisonniers se sont vraiment investis dans ce projet-là, ou est-ce que c’était une illusion philosophique ?

Rl : Mais non, mais les prisonniers se sont révoltés évidemment donc et euh Le gip était extérieur à la prison, mais euh l’abbé Velten qui était un curé catholique de choc a protesté violement contre un certain nombre de choses qui s’étaient passées à la prison de Toul, à la suite de ça d’ailleurs il a été déplacé… Je me souviens que cela avait provoqué un choc dans l’opinion : la violence de la répression des prisonniers il y a eu une mutinerie à Toul.

Jm : parce que là j’ai vu il n’y a pas longtemps des images de Fleury-Mérogis où ce sont des prisonniers qui filment avec un petit portable, qui filment les douches, les conditions de vie très très pragmatique sur comment on fait un  réchaud comment on se bricole un réchaud pour ce faire réchauffer des choses, comment est-ce qu’on pallie aux insuffisances du système, très tactiques, un rapport très tactique au lieu et ça à beaucoup marquer au moins  de façon médiatique les gens, de voir  les images qui sortent comme ça… Il me semble que c’est toujours, encore rendre visible ce qui est caché

Rl : absolument

Jm : et est-ce que les prisonniers à l’époque des gip se sont emparés de cet outil-là pour rendre visible aussi

Rl : à l’époque il n’y avait pas de téléphone portable, donc heu…

Jm : c’était par des questionnaires ?

Rl : oui enfin ils étaient surtout montés sur le toit de leur prison, et ils criaient leurs revendications

Rire de Jan

Jm : oui, c’est à un autre niveau que que

Rl : c’est autre chose oui, mmm

Jm : oui c’est à un autre niveau

Jm : et il y n’a pas longtemps encore, il y a le centre de Vincennes le centre de rétention de Vincennes qui a brûlé. Où les sans-papiers qui se sont retrouvés dans les centres de détentions se sont révoltés aussi, ça marque plus que les questionnaires.

Rl : oui

(Rires)

Lm : si jamais on faisait une exposition, on compte monter une exposition sur le travail, les conditions de travail, la perruque, vous auriez des documents à montrer ? de… À toutes les époques d’ailleurs, des choses que vous avez recueillies, conservées, des tracts ou des éléments ?

Rl : oui mmm

Rl : sur la perruque ? non

Lm : des choses ?

Jm : sur la question du détournement au travail ou de résistance au travail ? parce que je pense que l’on va vraiment être là-dessus toujours sur cette histoire de rendre compte dans l’espace public de rendre compte de position intérieure et par le principe du témoignage que ce soit par l’image, par l’écrit

Lm : ou des traces que laisse la lutte, qu’est-ce qu’il reste après la lutte en dehors des gains ou des pertes, mais aussi des choses aussi dont les gens témoignent par de petites choses

Jm : oui qui ont valeur d’exemple pour la suite quoi.

Rl : je vais rechercher, mais je ne crois pas que j’ai gardé ce genre de chose

Jm : j’ai vu une conférence de Danièle [Linhart] rue d’Ulm, et elle témoignait d’un homme qui est mort à la chaîne et qui, une chaîne alors chais plus si c’est une chaîne de confiserie ou de biscuiterie, et ses collègues s’était rendu compte de sa mort parce que les biscuits étaient complètement étaient hors, hors, ne correspondait pas à la norme des biscuits, il s’était passé quelque chose sur la chaîne, et il n’avait pas interrompu la chaîne parce qu’il était précaire à cet endroit-là et qu’en retour, on avait tout de suite proposé au personnel d’organiser une réunion en disant au personnel évidemment s’il y a un problème sur la chaîne d’interrompre la chaîne alors qu’on sait que les conditions de production ne permettent pas surtout à des précaires d’interrompre la chaîne la chaîne, ça ce sont des témoignages qui sont… Affligeant

Lm : bouleversant

Jm : je pense que ça c’est très frappant comme image, je pense que c’est de cela qu’on pourrait rendre compte par exemple

Rl : sur les conditions à France Telecom il doit y avoir des choses

Jm : oui et alors là on passe en plus d’un régime de production à un autre en fait, on passe d’un régime d’exigences de cadences, qui n’ont plus rien à voir avec ce pourquoi ils ont signé

Rl : il faut des résultats, des résultats pour un peu n’importe quoi

Jm : ah oui ça c’est beaucoup du travail improductif

Lm :  et vous êtes resté en contact avec des travailleurs de l’époque

Rl : pendant un certain temps oui j’ai gardé des contacts, mais pendant un certain oui, je les revoyais régulièrement.

Jm : et tu as des retours de l’établi

Rl : du livre, non,

Jm : pas des collègues

Rl : non pas des camarades de travail, j’ai écrit plus de dix ans après,

Jm : oui, rire

Rl : c’était un peu dur.

Jm : et t’es organisé ? t’es toujours organisé syndicalement ? politiquement ?

Rl : inaudible (mmmnon)

Jm : parce que t’as été à la cgt pendant

Rl : oui quelque temps… Mais maintenant que je suis à la retraite…

Jm : bah justement… et t’as des projets maintenant d’enquête… de rédaction. Je sais que tu as repris la préface de Lénine, les paysans, Taylor…

Rl : oui en effet j’ai un projet de rassembler tous mes textes depuis 64, donc c’est un recueil, c’est un gros morceau (rire)

Jm : et tu travailles dessus

Rl : oui

Jm : et tu m’avais passé un texte, à l’époque, sur la dissidence qui était assez virulent, et il figurera aussi dans ces… Et qu’est-ce que tu penses, enfin comment vous vous étiez positionné en 68 sur l’intervention des chars à Prague ?

Rl : bah, on n’était pas pour… (rire)

Jm : est-ce que vous aviez travaillé avec la dissidence à l’époque ?

Rl : mmmm… pas vraiment…Pas vraiment… Mais on n’était pas pour l’intervention des

Lm : et euh, en 17, en 36, il y avait un front commun entre les artistes et les révolutionnaires, en Russie, Rodtchenko, Maïakovski, ils ont accompagné la révolution russe, en 68 il y avait aussi ? enfin j’ai l’impression que la GP, elle n’avait pas vraiment de rapport avec euh, enfin il n’y pas de traces, enfin je n’en ai pas trouvé…

Rl : bah on avait quand même Sartre, Beauvoir…

Lm : oui, mais des peintres, des poètes ? Je sais que Fromanger était proche de la GP

Rl : oui Fromanger

Lm : et vous êtes resté en contact avec Fromanger ? il est encore, bon il s’est un peu embourgeoisé, mais

Rl : oui quelque temps, je reçois toujours des invitations,

Lm : ah oui, voilà

Rl : mais ça reste… c’est formel (inaudible ?)

Lm : mais il y avait un travail, une réflexion… où l’art pourrait accompagner la révolution ?

Rl : il y avait cela

Lm : parce que euh ouais, mais euh, à part les affiches de mai, et euh les tableaux de Fromanger qu’était bon direct, ils illustraient la révolution, parce qu’à la même période aux États Unis, il y avait des groupes d’artistes comme Fluxus ou, des gens qui étaient dans un rapport assez proche des établis c’est-à-dire l’action dans la vie

Rl : tout à fait

Lm : et Fromanger était dans la représentation, vous étiez en contact avec des artistes qui étaient

Rl : oui il y avait des artistes de l’atelier des beaux-arts, qui ont joué un rôle important, et après euh oui.

Jm : le cinéma, c’était très important ?

Rl : oui, le cinéma était très important

Jm et qu’est-ce que tu penses du film de Louis Malle, c’est « Humain trop humain », je crois, en 72

Rl : Louis Malle, oui, sur la chaîne.

Jm je sais qu’il a créé une polémique assez importante à l’époque. Certains l’ont taxé d’esthétisme (inaudible) de montrer le travail sous une forme formaliste, comme une cathédrale, euh

Rl : oui, c’est un peu ambigu, c’est ambigu, enfin je crois que montrer le travail, je crois que c’était bien…d’une certaine façon. Maintenant la façon dont il l’a montré. On ne peut pas se rendre compte de l’intensité du travail simplement par quelques images, c’est un peu (inaudible)

Jm : et par l’écriture ?

Rl : par l’écriture, peut-être oui, je ne sais pas… par des images, ça masque des choses que ça prêtant montrer

Lm : vous pensez qu’il y a comme une impossibilité de montrer le travail par l’image ?

Rl : je crois ouis, je crois, je pense, c’est-à-dire que, le patronat en fait des représentations du travail, mais on ne peut pas saisir l’intensité du travail simplement par des images saisies de l’extérieur, c’est toujours un peu de la pub.

Lm : rire.

Rl : non, c’est vrai

Jm : l’histoire doit servir à la communication

Rl : oui je crois

Lm : donc montrer le travail c’est toujours faire la promotion du travail d’une certaine manière

Rl : oui je pense oui

Jm :, mais par exemple les groupe Medvekine en 67, ils avaient posé dans les protocoles de fin de grève, c’est ce que raconte Brunon Muel dans la revue Images documentaires, je crois, ils avaient comme exigences dans les protocoles de fin de grève le droit de filmer leur poste de travail

Rl : oui, ça c’est autre chose… si c’est un droit conquis par les ouvriers c’est autre chose, mais si c’est l’entreprise elle-même qui laisse filmer, on peut mettre en doute la valeur du film, je crois.

Jm : et aujourd’hui, le travail industriel est surreprésenté, enfin beaucoup plus qu’en 68 et comment est-ce qu’on pourrait rendre compte maintenant de la société de service qui a pris autant d’importance dans la productivité en France, Europe, et euh

Rl : bah chais pas, il faudrait voir faudrait peut-être même réaliser des fictions, des représentations avec des acteurs ou des choses comme ça… vous croyez pas ?

Jm : non, mais c’est vrai que c’est compliqué parce que le travail a changé un peu de, il y a moins l’idée de la production d’un objet, il y a plus, rendre service comment rendre compte d’un truc comme ça, d’un call center par exemple d’un endroit où toute la journée, on passe des coups de fil.

Rl : absolument

Rl : ça il faudrait le rendre compte par des fictions, il existe dernièrement, il y en a un comme ça, [Laurent Cantet] Ressources humaines, je crois, les ressources humaines, c’était bien

Lm : la poésie dans par la répétition

Rl :  absolument

Lm : peut rendre sensible euh…la répétition (rire)

Rl : je me demande si c’est pas Cédric klapisch [Laurent Cantet] qui a fait le film ressources humaines ? c’était un beau film

Jm : et le fait qu’il y ait qu’on perde qu’il ait des délocalisations et relocalisations des industries du centre vers les périphéries entre guillemets, est-ce que ça fait pas aussi qu’on est désapproprié et en étant désapproprié des outils de production est-ce que ça ne renforce pas le fait qu’on n’ait plus de rapports de force aussi importants qu’avant, est-ce qu’on perd pas le contrôle sur la production et comment est-ce, est-ce que l’exigence de conserver les outils de production, parce qu’on voit bien dans les plans sociaux, il y a une exigence légitime de vouloir partir et d’arrêter de travailler à la chaîne parce que les conditions sont, sont, on les connaît, elles tendent toujours à tension à flux tendus et à l’accélération des conditions de productions, etc. il y a une exigence qui se fait à ce moment-là la possibilité de partir en préretraite ou de partir avec un capital, de négocier au mieux la sortie du travail de l’industrie, le départ, et en même temps on est désapproprié par exemple à l’époque des luddites dans le Yorkshire, il y avait comme ça un passage qui se faisait du travail artisanal vers l’industrie et qui était refusé parce qu’on avait plus le contrôle sur la production, enfin il y avait aussi l’instauration d’une division du travail encore plus marquée, des choses comme ça, il y a eu une révolte à ce moment

Rl : oui, une désappropriation de leur savoir.

Jm : alors qu’aujourd’hui les ouvriers sont désappropriés de leurs outils de production et finalement cette révolte-là, on la voit un peu, on la voit un peu, mais pas tant que ça finalement, on a l’impression d’une résignation, et ça se comprend parce que lâcher des conditions de travail qui sont qui sont  terrifiantes, l’envie de passer à autre chose, d’avoir d’autres expériences dans la vie que d’avoir à produire à la chaîne tout le temps qui fait finalement que cette révolte-là, on est désapproprié des outils de production sans une révolte et on accepte assez facilement de se reporter sur la question des services et de laisser sous-traiter la production et d’accepter la production des biens de consommation ailleurs…est-ce qu’il faut exiger finalement que la production reste, qu’on ne soit pas désapproprié de la production ou bien faut-il ne pas accepter qu’elle soit délocalisée comme ça sans avoir un discours xénophobe franco nationaliste…

Rl : difficile question, c’est compliqué

Lm : en même temps la lutte, elle est permanente puisque quand t’es dans le service tu dois aussi te révolter, et comme tu dis c’est délocaliser, c’est plus toi qui te révoltes c’est celui qui est dans un autre pays, il faudra qu’il se révolte aussi

Rl : c’est un déplacement des contradictions

Jm : maintenant il faudrait travailler au syndicalisme en chine… C’est un programme… en Europe centrale… comment justement on peut penser ces rapports de coopération entre… Parce que parce que beaucoup d’ouvriers se voient voler leur travail d’une certaine façon, se voient divisés par le fait que la production est délocalisée moi il me semble qu’il faudrait arriver à repenser les rapports de coopération parce qu’il est pas normal qu’en chine, il produise pour nous et qu’ils ne produisent pas pour eux et qu’ici finalement on en soit à ne plus produire… même si ça reste important la production, j’ai l’impression que le front national dont on parlait tout à l’heure arrive à surfer là-dessus

Rl : absolument il surfe là-dessus

Jm : d’ailleurs, ils ont fait une tentative il n’y a pas longtemps (inaudibles) de syndiquer, dans les syndicats historiques des communistes dans

Rl : ils essaient de récupérer ce qu’avait construit le PCF dans le temps (inaudible)

À Douai, je crois aussi

Jm : est-ce que là finalement la gauche n’a pas lâché quelque chose, toujours ce contrôle de la production ?

Rl : c’est une question difficile parce que ou bien on réclame que les entreprises restent en France et d’un point de vue internationaliste c’est un peu discutable ou bien on accepte qu’elles partent à l’étranger et dans ce cas-là on renonce (inaudible) donc, dans les deux cas, on est perdants 

Jm : parce que c’est vrai qu’il est plus facile d’accepter que ce soit une certaine forme délocalisée. J’ai l’impression que du coup on en vient ici à faire de la communication sur des objets qui ont été produit ailleurs, on se satisfait bien de ne pas voir les conditions de travail à l’international, là où sont produits parce que chez moi c’est chinois quasiment chinois à 80 % et on a aucun contrôle sur les conditions de production finalement

Rl : Il y aussi le tertiaire qui est délocalisé, le tertiaire qui est délocalisé au Maroc, en Tunisie voire en Inde

Jm : on parlait des call centers

Rl : absolument

Jm : et là est-ce que ça ne serait pas idiot de poser la question à l’international comment on s’organise pour faire en sorte de refuser certaine en tant qu’usagés de penser ces rapports d’exploitations qui

Rl : même en tant que consommateurs, on devrait les refuser

Jm : oui, repenser la question du boycott, peut-être aussi, mais ça, c’est moins actuel que jamais, il y a eu des périodes historiques ou le boycott était bien plus important.

RL : oui, tout à fait.

Lm : peut-être par les milieux écolo, ça réapparaît c’est une manière par la consommation de contrôler les modes de production, là cela vient des consommateurs qui veulent des bons produits, c’est un peu égoïste comme raison, mais après tout, si on en vient là, on peut favoriser cela aussi. Parce qu’il y a ça aussi, production éthique, écologique

Jm : ça c’est labellisé, c’est réifier et complètement…

Rl : ça rentre dans le commerce équitable,

Lm : ouais c’est cela, c’est débile, mais…

Jm : ça rentre dans la communication industrielle

Lm : c’est, c’est une réponse à ce que proposaient les écolos, de boycotter certains secteurs de la consommation qui était (inaudible)…

Jm : il reste beaucoup de travail

(rire)

Rl : sans compter le nucléaire qui nous pète à la gueule

(rire)

lm : c’est qu’on aura peut-être plus besoin, tout sera terminé, plus personne pour lutter

Rl : non c’est vraiment dur ce qui se passe aujourd’hui

Jm : y compris pour les ouvriers, qui se sacrifient

Lm : ouais c’est cela il me semble qu’aujourd’hui on peut plus scinder la lutte au sein des entreprises avec aussi une conscience

Rl : universelle

Lm : universelle, la politique et l’écologie maintenant sont sont liées quoi…

Rl : oui oui

Jm : et sinon dans les penseurs, dans les idées qui sont actuelles, qu’est-ce que tu conseillerais enfin qu’est-ce qu’il te semble important de lire aujourd’hui ?

Rl : les penseurs actuels

Jm : les penseurs qui pourraient nous aider à penser les rapports de force aujourd’hui

parce que c’est vrai que Marx a très peu écrit sur la question des services, il  a parlé de la figure du majordome anglais, il considérait le travail de service comme improductif

Rl : mmm, c’est vrai, mais il y en a eu d’autres sur les services

Lm : il paraît que l’écrivain français le plus cité au Canada c’est Rancière, il paraît que là-bas tout le monde cite Rancière

Rl : ah oui

Jm : il est très à la mode.

Lm : c’est Badiou et Rancière qui sont les plus médiatisés aujourd’hui, mais du coup chuis pas sûr que ce soient les plus pertinents

Rl : peut-être Bourdieu

Jm : oui il revient

Rl : peut-être Bourdieu…Bourdieu, Sartre

Lm : Sartre ?

Rl : mmm

Jm : il y a aussi toute une génération des nouveaux philosophes, qui a basculé du col-bleu au col blanc

Rl : ouais

Lm : est-ce que des gens comme Deleuze et Guattari ont été assez critiqués au sein de, c’est Boltanski qui dit en gros qu’ils ont forgé les concepts qui aujourd’hui justifient le management contemporain, moderne

Rl : moderne oui

Lm : le nomadisme, travail par projet, être auteur de son travail

Rl : c’est pas faux

Lm : cette figure philosophique qu’était un peu libératrice, libertaire, chais pas quoi

Rl : libéral

Lm : sont devenu libéral oui

Rl : déjà à l’époque

Lm ; cela a toujours été

Jm : ils étaient déjà critiqués à Paris VIII à l’époque

Rl : oui, oui, oui

Lm : en ce moment je suis en train de lire Jacques Ellul

Rl : Ellul ?

Lm : oui

Rl : c’est un vieux ça !

Lm : oui, c’est un vieux

Rl : sur la propagande, oui c’est intéressant

Lm : oui sur la propagande et sur le système technicien

Rl : oui c’est intéressant

Lm : c’est intéressant aussi un texte qu’il a écrit sur l’art, parce qu’il met dos à dos les formalistes et les réalistes, en disant qu’aucun des agents ont critiqué ce qui est commun à tous c’est-à-dire dans la technologie qui fait qu’on devient tous des rouages face aux systèmes

Rl : j’ai lu cela, il y a 30 ans sur la propagande, il avait fait un bon livre.

Lm : oui

Jm : et vous continuez toujours à manger tous les dimanches en famille au restaurant ?

Rl : non

Jm : c’est fini ce rituel

Rl : non mon père est mort, ma mère est morte, (long silence) je vois que vous avez été un lecteur attentif du livre de ma fille 

Jm : oui

Rl: « le jour où mon père s’est tu ».

Rl : oui et on a tous les deux lu aussi la quatrième de couv de libé « rétabli ».

Lm : moi j’avais pensé que votre… mutisme était lié à la désillusion, j’avais identifié à la désillusion, car comment elle en parle… je comprends la désillusion…comment on passe de la possibilité de la révolution à Mitterrand, je comprends cela la désillusion

(rire)

Rl : absolument

Lm : rire, la fracture…

Rl : absolument, oui, ça a été dur…

Jm : Jean-Claude moineau, mon ancien directeur qui été enseignant à Paris VIII, il est à la retraite maintenant, comme toi (rire) et euh il a arrêté de faire de l’art aussi en 68, euh parce qu’il a aussi une position comme cela de de, je trouvais cela intéressant aussi, je pense que ça  aussi ça correspond à une époque où cela se situe ailleurs, du coup, on veut plus se, une position de retrait. Artistique.

Lm : je pensais aussi au silence de Duchamp qui en 17 il arrête, quoi il continue, mais il montre pas, c’est qu’en 68 67 qu’il montre ce qu’il a fait pendant 50 ans alors que personnes savaient qu’il avait continué, mais désillusion, après Dada, on fait quoi, bah on arrête, parce que… il y a une image un peu… un peu… Votre fille à fait un livre qui décrit très bien les établis aussi c’est le livre que j’ai lu aussi avant de venir, où elle rencontre vos collègues, et elle les fait parler et c’est intéressant, car il y une structure qui apparaît, des figures des attitudes communes qui n’a rien à voir avec un autre livre qui a été écrit par un prêtre enfin il est pas prêtre, mais il était proche ou lui, il parle beaucoup de rédemption

Rl : c’est un truc de curé.

Lm : c’est un truc de curé, elle parle pas trop de ça pour certain c’est le cas, mais finalement c’est rare cette figure du rachat, je crois que cela s’applique essentiellement à un établi qu’à un nom à particule

Rl : Choiseul Pralins

Lm : voilà, ce gars oui son nom à une connotation aristocratique qui peut faire croire

Rl : oui c’est vrai

Lm : il a besoin… de s’excuser d’avoir une particule, demander pardon aux ouvriers d’avoir un nom à particule. Et sinon c’est le désir de révolution, c’est… si le christ avait été révolutionnaire, cela aurait été…

Rl : il l’a peut-être été un peu

Lm : oui rire chuis en train de lire Jacques Ellul…donc rire, anarchiste chrétien

Rl : On peut peut-être arrêter le…

Jm : oui oui, bien sûr !

Événements/rencontres

2025

  • Jeudi 9 octobre

Sorti d’usines : La « perruque », un travail détourné

à Mains d’Œuvres – 18h30 Entrée libre – Salle Star TrekConférence

Conférence de Robert Kosmann dans le cadre de l’exposition « Le plus long est de franchir le seuil » de Baptiste Chauloux

Cette conférence sera l’occasion de faire une présentation d’une pratique en entreprise très répandue et en même temps méconnue, que l’on retrouve le plus souvent sous le terme « perruque ». La perruque est définie comme un « travail effectué par un ouvrier, un technicien, pendant ses heures de travail et pour son usage personnel, avec les matériaux et l’outillage de l’entreprise » – détournement de matériaux ou d’outils appartenant à l’employeur.

Dans l’univers de l’usine, du travail à la chaîne, l’histoire de la perruque est une histoire souterraine. Entre tolérance et clandestinité, entre vol et dû, entre labeur et loisir, entre habitudes et transgressions, entre individualité et appartenance au groupe, la perruque est tout cela à la fois.

L’auteur, fraiseur mécanicien chez Renault à Saint-Ouen entre 1975 et 1992 (fermeture de l’usine), a interrogé des dizaines de « perruqueurs » sur leurs bricolages et leurs créations et rassemblé de nombreux objets de différentes usines. Une fois retraité, il a rédigé un ouvrage, Sorti d’usines, qui rassemble la plupart de ces témoignages.

Cette pratique commence à être mieux connue. Toujours interdite mais parfois tolérée, son statut ambigu et caché le plus souvent fera partie des débats de cette soirée, illustrée par des photographies d’objets et de présentations de perruques fabriquées ou collectées par l’auteur.

Cette présentation, dans le cadre de l’exposition de Baptiste Chauloux à Mains d’Œuvres sera également enrichie par des peintures réalisées à partir de certains objets exposés.

2018

  • 22 février 2018

De la poétique des savoir-faire, à l’usage politique des arts tactiques.

Journée d’études « Pratiques du hacking » organisée par Karine Lebrun à l’École Européenne Supérieure d’Art de Bretagne (EESAB) – Site de Quimper, le 22 février 2018.

  • du 20 septembre au 20 décembre

Journée d’études et série d’événements consacrés aux Arts tactiques au travail

One Piece at a Time : Les arts tactiques au travail est une proposition encadrée par Leszek Brogowski (professeur à l’université Rennes 2, responsable et fondateur du Cabinet du livre d’artiste) et mise en œuvre avec la complicité d’Aurélie Noury et de Jil Daniel. Cette proposition tenait dans un ensemble d’événements consacrés aux conduites tactiques et aux attitudes de résistance menées par les salariés à partir de leur poste de travail. L’exposition One Piece at a Time au Cabinet du livre d’artiste (CLA) ayant eu cours du 20 septembre au 20 décembre 2018, plusieurs temps forts ont échelonné cette période : la diffusion d’un numéro de Sans niveau ni mètre (journal du CLA) dédié aux arts tactiques au travail a permis de produire les premiers éléments de discussion ; s’en sont suivis une journée d’études et le vernissage de l’exposition (le 20 septembre 2018) ; une soirée de projection (le 8 novembre 2018) qui a permis de centrer l’attention sur des objets audiovisuels entrant dans le champ des arts tactiques ; et le finissage (le 20 décembre 2018) nous a donné l’occasion d’effectuer un nouvel accrochage et de proposer le lancement d’un numéro spécial La Perruque (recto n°14) coéditée avec Sans niveau ni mètre (verso n°47).

Arguments

Ces différents espaces de monstrations, d’échanges et de mutualisation des expériences autour des savoir-faire tactiques qui ont cours dans le contexte plus spécifique des mondes du travail salarié étaient pour nous une façon de vérifier l’actualité des pratiques rusées au travail et de comprendre quelles en sont les possibles ou les limites aujourd’hui, que ce soit en art ou au-delà. Les contributions venues d’acteurs appartenant aux mondes des sciences sociales, des arts et du travail nous ont ainsi donné l’occasion de mettre en lumière les rapports de cohabitation qui peuvent s’établir entre les pratiques artistiques et les « conduites tactiques » au travail, mais nous ont aussi permis de croiser nos réflexions sur de nombreux enjeux communs : condition de production et de rémunération, place de l’artiste et du salarié dans la division sociale du travail, résistance et subordination, aliénation et épanouissement individuel et collectif, savoir-faire de production et création de richesses, rareté et unicité des objets fabriqués en dehors de la production réglementaire de l’entreprise et captation potentielle par les marchés, etc. Ces discussions ont alors débordé largement le seul champ des arts plastiques ou les supposés domaines de compétences des artistes. En effet, parler ainsi « d’arts tactiques » et non exclusivement de « pratiques artistiques » au travail nous a permis d’entamer un dialogue transdisciplinaire focalisé sur l’infinie richesse interprétative et créative des travailleurs lorsqu’ils se saisissent de leur contexte de travail pour le retourner au profit d’une production parallèle.

Journée d’études

Organisation d’une journée d’études : « Les arts tactiques au travail », Université Rennes 2, Équipe d’accueil Pratiques et Théories de l’Art Contemporain, 20 septembre 2018.

Résumé : Réunissant les interventions de Sophie Lapalu (Peut-on faire des œuvres qui ne soient pas d’art ?), Robert Kosmann (La perruque ouvrière, définition et débats), Olivier Lapert (Je vis du vol et…), Véronique Moulinié (Faire et se créer : manipulation de savoirs technologiques et mise en scène de soi), Laurent Marissal (Parler c’est déjà peindre #47) et Johanna Viprey (De l’artiste en chauffeur de taxi à l’artiste en commissaire), cette journée était pour nous l’occasion de confronter les méthodes artistiques à d’autres façons de rendre compte ou d’agir sur les mondes du travail.

L’exposition One Piece at a Time : Les arts tactiques au travail

Résumé : Cette exposition, montrée au Cabinet du livre d’artiste du 20 septembre au 20 décembre 2018, a présenté une série d’objets venant questionner l’éventail de pratiques réunies dans l’appellation « arts tactiques » et leur rapport avec les pratiques de l’art contemporain. D’une façon pragmatique, l’élaboration de cette exposition a supposé de mener un travail de recherche de documents et de contacter les artistes et contributeurs. Elle s’est construite autour des huit vitrines disponibles au CLA et présentait un inventaire de contributions (éditions clandestines, perruques, sculptures, bricolages fonctionnels, objets de grèves, etc.) et de documents se rapportant à aux pratiques créatives au travail (brochures, photos, livres et citations, etc.). Nous avons souhaité que ces sélections et contributions soient accompagnées de récits faits par les acteurs eux-mêmes, explicitant le contexte et les modalités de leurs réalisations. Une attention particulière était portée à ne pas dissocier les documents exposés de leurs auteurs, et des processus et enjeux de création spécifiques. Dans cet esprit de recherche, les invitations étaient lancées à un public non-académique et plus spécifiquement à l’adresse de groupes de travailleuses et travailleurs, notamment membres de syndicats ayant une pratique de résistance et de défense de leurs droits. Des visites de l’exposition ont également été organisées dans l’objectif de confronter cet inventaire subjectif avec différentes manières de vivre le travail, de constater les résonances que peuvent avoir ces productions avec le vécu de ces travailleurs, mais aussi de recueillir les critiques ou récits permettant de préciser encore les hypothèses de cette recherche.

À titre personnel, cette exposition présentant un très large panel de propositions – entre l’action artistique et l’action salariale, entre l’action discrétionnaire et celle plus manifeste, entre l’action fictionnelle et celle plus en prise avec le réel, et entre l’action critique et celle récupérée – m’a offert la possibilité de travailler sur mon corpus de thèse et de le confronter aux discours sur les mondes du travail, produits de divers points de vue : artistique, socioanthropologique, économique et politique.

Deux publications consacrées aux arts tactiques au travail
  • L’éditorial du n°46 du journal Sans niveau ni mètre consacré aux arts tactiques au travail

Résumé : Dans le contexte de cette journée d’études et de cette exposition, j’ai réalisé l’éditorial du numéro 46 du journal Sans niveau ni mètre (le journal du Cabinet du livre d’artiste) dédié pour l’occasion aux « Arts tactiques au travail » (voir l’exemplaire de l’éditorial intitulé « One Piece at a Time ou les arts tactiques au travail »).

  • Le numéro spécial La Perruque (n°14) / Sans Niveau ni Mètre (n°47)

Résumé : le 20 décembre 2018, lors du finissage de l’exposition, nous avons organisé une visite guidée du nouvel accrochage et invité Olivier Bertrand à présenter la maison d’édition Surfaces Utiles. À cette occasion, nous avons annoncé le lancement du numéro spécial La Perruque (recto n°14) coédité avec Sans Niveau ni Mètre (verso n°47) consacré aux arts tactiques au travail et imprimé dans les marges d’un tirage de Média Graphic à Rennes. Après négociation avec l’imprimeur, cette revue a donc été réalisée sur les espaces vacants en marge de ses impressions courantes, si bien que le modèle économique de sa publication a défini son étrange format : une impression sur des chutes de papier glanées de 1 × 90 cm (voir photos ci-dessous).

2017

  • 29 septembre

Ready-Made, mais par qui ?

Journée d’études « Fountain – Un siècle d’appropriation(s) » organisée par Bertrand Clavez avec le concours de l’équipe d’accueil Pratiques et Théories de l’Art Contemporain (EA7472). Cette journée d’études, qui accompagnée l’exposition de Saâdane Afif au Cabinet du livre d’artistes (CLA), s’est déroulée à l’Université Rennes 2 dans l’Amphi Castel (MSHB), Rennes, le 29 septembre 2017.

2015

  • 3 novembre

Pour un inventaire provisoire des pratiques tactico-déviantes au travail

Dans le cadre des conférences Zones Mixtes rendez-vous le Mardi 3 novembre 2015 à 18 h à la médiathèque Jean Jaurès de Nevers.

Conférence liée à l’exposition intitulée : Les ruses de l’intelligence au Parc Saint Léger, Centre d’art contemporain, Pougues-les Eaux. (Dossier de presse en pdf)

Pour un inventaire provisoire des pratiques tactico-déviantes au travail (présentation)

Le poste de travail occupé par les salariés dans l’entreprise peut être retourné de multiples façons au profit d’une production qui échappe à celle réglementaire de l’entreprise. Les possibilités de déviance au travail sont donc nombreuses. Le salarié peut ainsi chaparder, jouer, saboter, enquêter, documenter (photographies, vidéos, enregistrements audio ou écrit,…), y mener différents types de grèves (perlées, zélées, d’occupations ou d’appropriations,…), se jouer des multiples contraintes propre à l’entreprise,…

Aussi, pour définir les formes de déviance au travail, nous pouvons dire avec Howard Becker que la déviance n’est pas une qualité de l’acte commis, mais [bien] une conséquence de l’application par le groupe social de normes et de sanctions à un transgresseur[1]. Ainsi ce sont – entre autres – les règlements intérieurs qui, dans l’entreprise, régissent les comportements supposés conformes et/ou déviants des salariés : rapports à la propriété privée des moyens de production, au secret industriel, au droit de grève, à la hiérarchie habilitée à diriger, surveiller et contrôler l’exécution du travail,…

Il ne s’agit donc pas de substantialiser l’acte de transgression commis par un salarié dans le cadre de son travail mais plutôt de choisir, dans l’éventail offert par les catégories de la déviance au travail, les formes de déviances qui nous semblent relever des arts tactiques.

On peut ainsi observer qu’à partir d’un “répertoire d’actions” utilisé comme un “réservoir” commun et disponible, il existe une infinie richesse d’interprétation dans l’actualisation de ce répertoire, et cela qu’il s’agisse d’actions politiques ou artistiques. Il faut entendre “répertoire d’action” ou “réservoir” au sens où la sociologue Ann Swidler parle de culture comme d’une “boîte à outils”2, “boîte à outils” que l’on peut dire limitée, contrairement à l’opération de subjectivation (rendue possible à partir de cette même boîte) qui, elle, semble infinie. Ces différentes pratiques de retournements au travail constituent alors ce que nous pourrions appeler une Boite à Outils Tactiques, au sens où Michel de Certeau disait de la tactique qu’elle « n’a de lieu que celui de l’autre » puisque, contrairement à la stratégie, elle doit « jouer avec le terrain qui lui est imposé tel que l’organise la loi d’une force étrangère »[3].

Dans le cadre de cette conférence intitulée Pour un inventaire provisoire des pratiques tactico-déviantes au travail, je chercherai plus particulièrement à rendre compte de quelques pratiques de retournement de cette “boîte” comme l’escamotage, la perruque[4], le jeu, le sabotage,… Dans cette acception, il ne s’agira pas d’être exhaustif en la matière, mais de présenter un panel suffisamment large nous permettant de comprendre différentes tactiques utilisées à la fois par des salariés et par des artistes.

Aussi, les archives que j’ai accumulées tout au long de mon parcours professionnel – de ma carrière déviante – me serviront à présenter quelques unes de ces pratiques. En effet, parallèlement à mes études (d’art et de sociologie) et comme de nombreux étudiants, j’ai commencé à travailler et à enchaîner les petits boulots. Actuellement Roadie (ouvrier-technicien plateau sous le régime intermittent du spectacle annexe 8 depuis 2013), j’ai été successivement : opérateur-tireur en tirage chromatique pour le laboratoire professionnel DUPON ; j’ai fait des enquêtes téléphoniques pour un laboratoire médical ; j’ai travaillé aussi comme opérateur-scanner pour une banque d’images ; et plus tard toujours comme opérateur scanner pour L’Argus de la Presse ; j’ai travaillé comme photographe scolaire pour la société Fotovista ; et comme opérateur ronéo à la gare Montparnasse ; j’ai été conditionneuSE de roses à Rungis ; coursier dans la restauration rapide ; gardien de nuit dans un parking ; j’ai fait de nombreux inventaires dans les grandes surfaces de la région parisienne ; j’ai été photographe du Père Noël pour les enfants ; opérateur-tireur pour la société myPix.com ; Maître de Demi Pension au collège Pierre Mendès France ; intervenant extérieur à l’Ecole supérieure d’Art de Rueil-Malmaison ; opérateur-tireur-vendeur pour Photo Service dans un centre commercial ; reprographe à l’Inspection académique des Yvelines, et de février 2011 à juillet 2013 j’ai donné des cours de sociologie en tant que chargé de Travaux Dirigés à l’IRTS (Institut Régional du Travail Social de Neuilly-sur-Marne et Montrouge / Université Paris 13) auprès d’étudiants de première et dernière année de Licence, etc.

Mes premiers détournements ont donc eu lieu dans ces différents contextes de travail où j’ai cherché à construire, en lien avec mes études universitaires, l’espace d’une production artistique, documentaire, sociologique et politique. J’y ai pratiqué l’escamotage, la perruque, le sabotage, la grève, le recyclage, l’archivage, l’enregistrement (écrit, sonore et visuel),… et ce que j’ai appelé par la suite des « enquêtes artistiques participatives ». Des enquêtes qui, en s’appuyant sur les pratiques de détournement et de déviance, interrogent la représentation du monde du travail de l’intérieur même du processus de travail.

[1] Howard, Becker, Outsiders, Paris, édition A. M Metailé, 1985.

[2] Voir à ce sujet : Olivier Fillieule, Stratégies de la rue : les manifestations en France, Paris, Presses de Sciences Po, 1997, p.210.

[3] A partir de l’opposition classique entre stratégies et tactiques, Michel de Certeau appelle tactique « […] l’action calculée que détermine l’absence d’un propre. Alors aucune délimitation de l’extériorité ne lui fournit la condition d’une autonomie. La tactique n’a de lieu que celui de l’autre. Aussi doit-elle jouer avec le terrain qui lui est imposé tel que l’organise la loi d’une force étrangère. […] Elle est mouvement à l’intérieur du champ de vision de l’ennemi et dans l’espace contrôlé par lui. […] Il lui faut utiliser, vigilante, les failles que les conjonctures particulières, ouvrent dans la surveillance du pouvoir propriétaire. Elle y braconne. Elle y crée des surprises. Il lui est possible d’être là où on ne l’attend pas. Elle est ruse. » Michel de Certeau, L’Invention du quotidien tome 1 : arts de faire, Paris, Gallimard, 1990, p. 59-60.

[4] Le travail en perruque consiste dans un contexte salarial (sur le lieu et pendant le temps de travail) en la réappropriation individuelle ou collective des moyens de production disponibles (matériaux et outils de production) afin de fabriquer ou transformer un objet en dehors de la production réglementaire de l’entreprise.

  • 1er octobre

Pratiques du hacking

Journée d’étude « Pratiques du hacking » organisée par Karine Lebrun à l’École Européenne Supérieure d’Art de Bretagne (EESAB) – Site de Quimper, le 1er octobre 2015.

Programme et intervenant.es

Jeudi 1er octobre 2015 de 9h30 à 17h30 à l’l’Ecole Européenne Supérieure d’Art de Bretagne (EESAB) – Site de Quimper

Karine Lebrun : Introduction à 9h30

Jean-Baptiste Farkas : Le bon, la brute et le Hacker à 10h

Stephen Wright (par skype) : Pratiques de braconnage : sur la préhistoire rurale du hacking, et braconnages du présent à 11h15

Pause déjeuné : 12h30

Fabrice Gallis : intervention à 14h

Jan Middelbos : Attitudes et pratiques tactico-déviantes au travail à 15h15

Pierre Commenge : -dFFrxFr.F8FF&/qs à 16h30

  • 1er février

Les arts tactiques : recyclage, bricolage et retournement…

Rencontre-discussion avec Robert Kosmann : bricoleur-ouvrier et Olivier Nourisson : bricoleur-artiste.

Go Canny ! – Tactiques et pratiques critiques au travail autour des pratiques de représentation et de retournement au travail. Cycles de rencontres organisés à la Générale en manufacture de Sèvres.

Les arts tactiques : recyclage, bricolage et retournement,…

La Générale en théorie (invitation)

Dimanche 1 février 2015 à 17h TACTIQUES ET PRATIQUES CRITIQUES AU TRAVAIL : Les arts tactiques : recyclage, bricolage et retournement,… – Proposition de discussion avec Robert Kosmann : bricoleur-ouvrier et Olivier Nourisson : bricoleur-artiste

Robert Kosmann est retraité de l’industrie (18 ans à la régie Renault Saint-Ouen), perruqueur, syndicaliste et historien, il participe entre-autre à entretenir la mémoire de la pratique de la perruque.

Olivier Nourisson : “J’ai commencé à utiliser une visseuse pour assembler un tas de trucs pour construire un observatoire astronomique, et après un sous-marin que j’ai baptisé « anti-aufklärung » pour aller explorer les abysses de la Seine, j’utilise parfois des mots que je ne comprends qu’à moitié pour parler de mon travail, par exemple je peux utiliser les mots: Opacité, Das Ding, anti-Aufklärung.”

One Piece at a Time

 One Piece at a Time de Jhonny Cash raconte l’histoire d’un ouvrier d’une chaîne de montage automobile qui construit sa propre voiture avec des pièces volées à l’usine.

La discussion se déroulera autour d’un goûter-apéro-dînatoire, à la façon de l’auberge espagnole. Chacun-e est invité-e à y contribuer avec des mets chapardés – ou pas.

C’est au 6, grande rue 92310 Sèvres, métro Pont-de-Sèvres sur la ligne 9, dans la rue qui poursuit le pont dont la station a pris le nom. Une pancarte verticale signale la Générale. La salle sera fléchée.

Plan d’accès : http://www.la-g.org/old/images/images/plan.png

Après avoir discuté des rapports tactiques que l’on peut entretenir avec le vol (L’Escamoteur escamoté rencontre du vendredi 9 janvier 2015) c’est encore à cette créativité en contexte que nous faisons appel aujourd’hui, autour de la question du bricolage.

Dans son article « Perruque et bricolage ouvrier1 » Robert Kosmann revient sur une définition que donne Claude Lévi-Strauss du bricolage dans La pensée sauvage qui nous semble être un bon point de départ à la discussion : Le bricolage consiste à faire avec ce que l’on a.

L’objet de cette rencontre sera donc d’éclairer, à la lumière de nos expériences, les rapports que l’on peut entretenir au bricolage, et plus particulièrement entre pratiques de retournement artistique en milieu contraignant et pratiques de retournement sur le lieu du travail.

En effet, si la notion de retournement tactique appartient à un registre guerrier2, le sens des mots “stratégie” et “tactique” a subi une extension débordant largement le simple usage militaire, pour contaminer des champs d’action diversifiés tels que l’économie, les mathématiques (théories des jeux), la politique, l’idéologie et, pour les terrains qui nous préoccupent, les mondes du bricolage, de l’art et du travail.

Ces mondes qui nous intéressent ne constituent pas des champs autonomes, et dans ces conditions nous postulons une certaine transversalité des rapports tactiques que les artistes et les travailleurs,… entretiennent avec les mondes qu’ils habitent. Nous postulons donc que les artistes comme les salariés ont en commun ces savoirs-faire tactiques. Notion qui fait passer “l’art tactique” au premier plan, qu’il soit revendiqué comme artistique – ou pas.

En observant de quelles manières les pratiques de bricolage artistique dialoguent avec le bricolage au travail et, dans une dialectique réciproque, en observant de quelles manières les détournements de poste interagissent sur le bricolage artistique nous discuterons aussi de la pratique de la perruque qui est une forme de retournement bien spécifique qui ne peut être confondu avec d’autres types de déviance au travail.

Quelques éléments autour de la pratique de la perruque et du bricolage :

« Le travail en perruque consiste dans un contexte salarial (sur le lieu et pendant le temps de travail) en la réappropriation individuelle ou collective des moyens de production disponibles (matériaux et outils de production) afin de fabriquer ou transformer un objet en dehors de la production réglementaire de l’entreprise. Si ce travail « produit en douce » implique bien la fauche – la dernière étape de cette pratique suppose de sortir de l’entreprise l’objet de son travail3 – elle n’est pas réductible à un simple vol, puisqu’elle est avant tout l’expression d’un savoir-faire technique souvent acquis lors de la formation professionnelle suivie par le « salarié-perruqueur ». En ce sens, la pratique de la perruque se distingue d’autres pratiques « déviantes » telles que la flânerie sur Internet, l’achat en ligne ou d’autres « pratiques parallèles » comme l’entreprise clandestine (ici le produit de l’activité réalisée dans l’entreprise est vendu) ou le travail au noir (activité rémunérée réalisée hors de l’entreprise). Réalisée sur le lieu et pendant le temps de travail, la perruque est non-marchande. Elle n’est pas vendue car elle n’est pas considérée par son producteur comme une marchandise : on ne paye pas la perruque, c’est là l’une de ses caractéristiques principales.

Aussi, cette pratique est souvent associée à un art du recyclage4, qui exerce l’imagination et l’ingéniosité à fabriquer à partir de « tout et n’importe quoi », à produire des objets hybrides. La perruque est en effet un objet composite bricolé à partir de pièces de choix (métaux précieux ou semi-précieux, fil de brasure d’argent, pièce de dentelle, cuivre…) et/ou de déchets (chute de bois ou de métaux, pièce défectueuse…). Elle se situe au croisement entre l’objet désiré – celui que l’on se représente – et l’objet actualisable en fonction des moyens disponibles. Le salarié-perruqueur tente au mieux d’utiliser les matériaux disponibles in situ et se fait une fierté de produire un objet de A à Z en déjouant les contraintes de son poste5. De cette façon, le perruqueur résiste en produisant un objet fini, à partir d’un poste de travail spécialisé, parcellisé. Le bricoleur résiste par la production d’un travail « libre » et « créatif » qui s’organise dans un va-et-vient permanent entre conception (que faire ?) et fabrication (comment le faire ?). La perruque valorise les savoir-faire techniques et la créativité du bricoleur en même temps qu’elle remet en cause la légitimité de la direction de jouir seule de la propriété privée des moyens de production. La bricole peut être envisagée comme un biais par lequel le travailleur se réapproprie une partie des fruits de la situation de travail qui lui est imposé (obligation de présence et d’activité). Elle est une forme, parmi d’autres, de ce que Karl Marx donne pour être de la réappropriation d’un « surtravail non payé6 », non rémunéré. Même si ce grappillage ne représente qu’une infime réappropriation par rapport aux richesses produites et à la plus-value dégagée par l’entreprise, en faisant de la perruque, on cherche à récupérer un petit peu de ce qui nous a été volé. Et c’est sans aucun doute pour affirmer ce temps libéré et ces moyens réappropriés que certains perruqueurs présentent fièrement leurs objets en indiquant le temps de travail que cela leur a demandé : « Ce sabre [réalisé en perruque] m’a demandé une semaine de travail7 ! » ».

Extrait du dossier « Y a-t-il un artiste dans l’usine ? », Art21, n°32, hiver 2011-2012

– Le bricolage

« Si la perruque et le bricolage ont un tronc commun, le bricolage, lui, se fait à la maison. Il n’en reste pas moins une filiation très forte entre perruque et bricolage. Cette filiation, on la trouve dans la définition du bricolage  qu’en donne Yves Deforge : « Les matériaux du bricoleur sont souvent récupérés ou détournés de leur fonction première, les outils sont « universels », ce qui fait que le produit, l’objet bricolé a souvent un air de compromis. Ce compromis entre le vouloir et pouvoir, entre le projet et les moyens de réalisation, est perçu comme une victoire sur la difficulté par le bricoleur… et une excessive dépense d’énergie pour un résultat discutable par l’observateur extérieur. Mais cela n’a pas d’importance car la vraie finalité du bricolage est expressive, expression de soi, de son pouvoir créatif, de sa capacité de dialogue avec la matière rébarbative, de son besoin de s’investir dans une œuvre personnelle8. » »

Notes

  • 9 janvier

L’Escamoteur escamoté

Proposition de discussion autour des tactiques de vols

Vendredi 9 décembre 2015 à 17h

Go Canny ! – Tactiques et pratiques critiques au travail autour des pratiques de représentation et de retournement au travail. Cycles de rencontres organisés à la Générale en manufacture de Sèvres dans le cadre de La Générale en théorie.

Présentation de la discussion autour des tactiques de vols (Texte)

« C’est par hasard qu’on jeta notre dévolu sur le Jérôme Bosch du musée municipal de Saint-Germain-en-Laye […] une maison bourgeoise qui donnait sur une petite rue. Lors de notre passage, nous étions trois, et les seuls visiteurs. Le gardien du musée, qui tirait sur sa jambe en bois, nous suivait de salle en salle. Quelques peintures, rien d’exceptionnel. Puis L’Escamoteur… Tout simplement époustouflant ! Une huile sur bois, assez petite […] Mal présentée, mal éclairée, il se dégageait pourtant d’elle un véritable pouvoir d’attraction. Réveillé par la claudication sur le parquet, j’examinais le système d’attache : deux petits bouts de fils de fer !… […] En moins d’une semaine, l’opération était prête. Le 13 décembre, en fin d’après-midi, deux camarades montèrent à l’étage alors que Nat attendait dans une voiture sur la rue […] L’Escamoteur fut simplement décroché et mis sous le bras. Puis les deux compères partir en courant. Tout se serait bien passé sans accroc sans une réception dans la bibliothèque, en présence du maire Michel Péricard. Aux cris du boiteux, quelques invités et le chauffeur du maire tentèrent de s’interposer. Mais deux traits de gaz paralysant suffirent à calmer leur témérité. » Jean-Marc Rouillan, in Laurent Marissal, Portrait d’un terroriste en amateur d’art, Paris, Presses du réel/Al Dante, 2024, p. 47.

Que l’on en soit l’auteur ou bien la victime crédule, la fauche implique bien l’expression de savoir-faire tactiques acquis tout au long de la carrière d’un voleur (voir Découverte inopinée d’un vrai métier de Stefan Zweig). De cette façon, ceux qui tapent, entrent pour ce faire dans des rapports avec le monde que l’on pourrait qualifier de tactiques au sens où Michel de Certeau disait de la tactique qu’elle « n’a de lieu que celui de l’autre » puisque, contrairement à la stratégie, elle doit « jouer avec le terrain qui lui est imposé tel que l’organise la loi d’une force étrangère »1. Restant hétérogène aux systèmes garants de la norme, la tactique est une manière de circuler dans « un relief imposé », de s’insinuer au sein d’un « ordre établi ». Il s’agit d’une résistance de circonstance qui s’organise à partir d’un « faire avec » et développe des savoir-faire en rapport à un contexte donné.
Si l’éthique de l’escamoteur doit être discuté (ses cibles, ses intentions et/ou son rapport particulier à la consommation…) nous pensons qu’elle doit précisément l’être à partir de ces savoir-faire pra-tac-tiques et autour de leurs expériences partagées que l’on se situ du point de vue du dérobeur et/ou du dérobé. C’est à cette inventivité contextuelle que nous faisons appel, constituant de ce fait à autant de cas d’école différents qu’il y a de façons d’éprouver cette notion-pratique en fonction du contexte dans lequel on s’inscrit, en fonction de nos nécessités, chances ou échecs, de nos complicités… tout autant que de nos crédulités. Même s’il ne s’agit là que d’expériences de l’ordre de l’« infra » dans le cycle réappropriation/consommation et/ou redistribution, on espère que cette rencontre nous permettra de participer à susciter des idées autour d’un « faire avec », à produire un inventaire – ouvert, forcement non-exhaustif – de « micros-utopies » travaillées à partir du réel. Et qui sait même peut-être, d’assumer collectivement et publiquement le caractère créatif et/ou politique que peuvent conférer ces différentes formes de réappropriation directe de la production, pratiques habituellement individuelles et (semi)clandestines.


La discussion sera suivie d’un apéro-dînatoire, à la façon de l’auberge espagnole chacun est invité à y contribuer avec des mets chapardés – ou pas.

C’est au 6, grande rue 92310 Sèvres, métro Pont-de-Sèvres sur la ligne 9, dans la rue qui poursuit le pont dont la station a pris le nom. Une pancarte verticale signale la Générale. La salle sera fléchée.
Plan d’accès : http://www.la-g.org/old/images/images/plan.png

  1. A partir de l’opposition classique entre stratégies et tactiques, Michel de Certeau appelle tactique « […] l’action calculée que détermine l’absence d’un propre. Alors aucune délimitation de l’extériorité ne lui fournit la condition d’une autonomie. La tactique n’a de lieu que celui de l’autre. Aussi doit-elle jouer avec le terrain qui lui est imposé tel que l’organise la loi d’une force étrangère. […] Elle est mouvement à l’intérieur du champ de vision de l’ennemi et dans l’espace contrôlé par lui. […] Il lui faut utiliser, vigilante, les failles que les conjonctures particulières, ouvrent dans la surveillance du pouvoir propriétaire. Elle y braconne. Elle y crée des surprises. Il lui est possible d’être là où on ne l’attend pas. Elle est ruse. » Michel de Certeau, L’Invention du quotidien tome 1 : arts de faire, Paris, Gallimard, 1990, p. 59-60.

2014

  • 24 novembre

Discussion autour de l’univers palpitant, intolérant et intolérable, du travail social et des façons, depuis l’intérieur, de le changer

Rencontre-discussion avec Mariette Myriem Auger qui présente le collectif du journal Ôde aux dindons, collectif de chercheurs, travailleurs sociaux et « usagers » du travail social.
Une réseau d’enquêtes politiques sur les pratiques d’auto-support, de soins et d’accompagnement dans et en dehors des institutions de travail social

Go Canny ! – Tactiques et pratiques critiques au travail autour des pratiques de représentation et de retournement au travail. Cycles de rencontres organisés à la Générale en manufacture de Sèvres. (24/11/2014)

  • 19 octobre

Se situer dans la division – sociale, internationale, manufacturière, sexuée… – du travail

La Générale en théorie, cycle organisé par Béatrice Rettig : Comment, à partir de là où on se situe, on peut changer le monde…, La Générale en manufacture de Sèvres, Sèvres, le 19 octobre 2014.

2013

  • 22 juin

Pour un inventaire provisoire des refus et des échecs

Rencontre-discussion autour du travail de Laurent Marissal, et avec la participation notamment de Rebeca Sánchez Castro, Olivier Nourisson, Pablo Lapuenta Tiana et Arnaud Elfort.

Go Canny ! – Tactiques et pratiques critiques au travail autour des pratiques de représentation et de retournement au travail. Cycles de rencontres organisés à la Générale en manufacture de Sèvres.

  • 30 mars

Auto-représentation au travail

Éxposition-discussion en présence de l’artiste Aurélie le Faurestier, Manuel Bochaton, Jean Recoura.

Go Canny ! – Tactiques et pratiques critiques au travail autour des pratiques de représentation et de retournement au travail. Cycles de rencontres organisés à la Générale en manufacture de Sèvres.

  • 22 février

Le travail de Michail Michailov

Photogramme du film Le travail de Michail Michailov

Projection du film The Work de Michail Michailov et rencontre-discussion en présence de l’artiste.

Résumé du film The Work de Michail Michailov

The film „The Work“ is a work, which documents the work as male/female char in the house of affluent people and at the same time – using the means of artistical staging – transforms the hard, mechanical, monotonous and badly paid work into an absurd activity. Several short video samples show, how the various tasks are finished. In the masters´ presence, but without their knowledge the act of cleaning turns into a thrilling game. The domestic appliances and the exotic decoration of the house become toys and get a new meaning … Finally, the anonymous cleaning staff starts arranging the reality in the house in its own way…

Performance: Ekaterina Radeva, Michail Michailov

Go Canny ! – Tactiques et pratiques critiques au travail autour des pratiques de représentation et de retournement au travail. Cycles de rencontres organisés à la Générale en manufacture de Sèvres.

  • 13 février

De l’enquête artistique à l’enquête artistique participative : les méthodes de représentation artistique du monde du travail en question

Colloque, Images du travail, travail des images ; Pratiques artistiques, démarches scientifiques, Colloque organisé par le Gresco, la MSHS et l’Université de Poitiers, Poitiers, le 13 février 2013.

  • 24 janvier

Arts, tactiques et stratégies

Séminaire, « Le sujet du politique » organisé par Béatrice Rettig, Université de Paris 8, 24 janvier 2013.

  • 19 janvier

La contre-visite

Conférence/Performance, dans le cadre de l’exposition Histories From Below proposée par Jeanne Gillard, Benjamin Hugard et Nicolas Rivet à l’Espace Ygrec de l’École nationale supérieure d’arts de Paris-Cergy (ENSAPC), Paris, le 19 janvier 2013.

La contre-visite (Photos, vidéos, texte)

Le samedi 19 janvier 2013, dans le cadre du finissage de l’exposition Histories From Below (Les histoires d’en bas), j’ai proposé une conférence-performance intitulé : La Contre visite. Au cours de cette conférence à l’espace YGrec, je suis notamment revenu sur mon travail de documentation et de détournement des différents contextes de travail dans lesquels j’ai pu être amené à travailler. Les archives que j’ai accumulées tout au long de ma « carrière déviante » au travail m’ont servies à présenter mon parcours professionnel et à situer l’approche particulière que j’ai de ce sujet. Aussi, après cette conférence, j’ai proposé au public une contre-visite dans le laboratoire photographique où j’ai travaillé comme opérateur-tireur sur mini-lab FUJI Frontier 390 et 375 entre janvier et juillet 2006.

Une reconversion que j’ai vécue comme une grande violence, car elle met en exergue l’injustice du traitement des corps ouvriers au regard de celui réservé à la marchandise-œuvre d’art qui, contrairement aux employés de Rosenblum, serait chouchoutée et valorisée, et aurait même droit à des locaux refaits à neuf, lumineux, propres et où il fait bon vivre.

Pour l’occasion, je me suis donc transformé en « guide touristique » et j’ai organisé une contre-visite dans cet espace d’art (ancien laboratoire-usine) situé au 183 rue du Chevaleret à Paris, c’est à dire à deux pas de l’espace YGrec lui même situé au 20 de la rue Louise Weiss.

2011

  • 20 novembre

La pratique de la perruque et les pratiques artistiques

Conférence/exposition, « La Générale en théorie », La Générale en Manufacture, Sèvres, le 20 novembre 2011.

La Générale en Théorie est un cycle de rencontres. C’est à la fois, l’intervention volontaire d’un(e) invité(e) et l’accrochage d’une production faisant écho. Née d’un désir de visualisation de nouveaux territoires de pensée et d’une volonté de confrontations de positions en dehors des concepts de « fétichisation » et des pratiques dites « normatives », La Générale en Théorie est le lieu d’une autocritique et plus largement donne une place à la critique.

2007

  • d’octobre 2006 à juin 2007

Projections / Débats hebdomadaires dans le cadre du cours « Introduction à la sociologie : le monde du travail » de Robert Linhart
 en salle A0169
Paris 8 Vincennes à Saint-Denis.

Vendredi 12 Janvier 2007 à 18 Heures



Projection / Débat autour des films des Groupes Medvedkine

Première partie : Besançon 1/2Autour des films des Groupes Medvedkine

Vendredi 2 mars 2007 à 18 Heures

Projection / Débat autour du film de Gilles Perret Ma Mondialisation

Vendredi 16 MARS 2007 à 18 Heures



Projection / Débat autour du film De Louis Malle Humain trop humain

  • du 17 juin au 31 juillet

Exposition-intervention avec le collectif AU TRAVAIL / AT WORK à la Toronto Free Gallery entre le 17 juin et le 31 juillet, 2007.

Communiqué de presse

AU TRAVAIL / AT WORK
Exhibition Dates: June 28 to July 28, 2007 Opening Reception: Thursday, June 28, 8-10pm
Location: 660 Queen Street East, Toronto, ON M4M 1G5 Hours of Operation: Wed-Sat 11-5 & Sat 12-6 (Toronto)–Toronto Free Gallery is proud to present the work of AU TRAVAIL / AT WORK, a Québec based art collective that appropriates the work environment for interventions and cultural hi-jacks
AU TRAVAIL / AT WORK ( http://www.autravailatwork.org ) is an experimental project that began in Montréal and now holds members from across America, Europe and Asia.
They urge artists and workers to consider their workplace as a site for artistic exploration and residence. The workplace is imagined as a field for experimentation and discovery, wherein exists conflicting relationships between private Utopias, collective necessities, and economic realities. The members of the collective capitalize on the individual work- er’s right to manage his or her own free time so that they can utilize or subvert the existing spaces, products and/or technologies present within the workplace. AT WORK / AU TRAVAIL is a project based on a call for collaboration which is open to all.

Toronto Free Gallery will become home to the work and documentation of these interventions.
“The glamorous life of being an artist! You get to work like a dog to create your artistic vision, tackle the endless grant and gallery submissions and work a low-wage but demanding second job to pay the bills. But don’t despair, the collective AU TRAVAIL / AT WORK is at Dare Dare proposing a novel solution to the grind. They’re sending out an open invitation forall to join their collective and embrace their vision of turning their work-place into a laboratory for developing art and ideas..”

  • Montréal MIRROR, May 2006 by Christine Redfern

Toronto Free Gallery is a not-for-profit art space dedicated to providing a forum for relevant social, cultural and urban is- sues expressed through all media. Toronto Free Gallery is intended to be a creative laboratory. We aim to provide artists with a space to experiment, explore new ideas, question norms and challenge both them- selves and their audiences.

For more information, interview scheduling and print-ready images, please contact Heather Haynes, T: 416-913-0461
E: heath-er@torontofreegallery.org

  • du 09 juin au 12 juillet
La Bourse de Travail Parallèle Itinérante : dans le magasin « unlimited liability » (Texte et photos)

La première opportunité de faire de cette Bourse de Travail Parallèle une proposition itinérante, c’est Michel Chevalier qui me l’a offerte. J’ai rencontré Michel Chevalier le 1er octobre 2006 à l’occasion d’une manifestation « Y a trop d’artistes ! » organisée dans le cadre de la Biennale de Paris par le collectif manifestement[1]. Après avoir effectué quelques tours autour de l’ange de la bastille, j’ai demandé à Jean-Claude Moineau de me présenter à Michel Chevalier dans le secret objectif d’organiser avec eux une contre-manifestation. À l’option de tourner à contresens pour prendre à revers les manifestants et entrer en confrontation frontale avec eux, nous avons préféré nous diriger sagement vers les marches hospitalières de l’opéra pour adopter sur la situation un point de vue en plan large : on y a vu des artistes qui, sans même bloquer la circulation, continuaient de tourner en rond sur le trottoir et autour de la colonne de juillet. Avec Michel Chevalier nous avons prolongé notre discussion de fin de manif au café et nous avons notamment sympathisé sur les idées anarcho-syndicalistes et sur la culture punk.

Michel Chevalier m’a parlé de son projet « Quadrophonischer Kunstkopf » : Le Coin d’écoute Diedrich Diederichsen qu’il présentait pour le groupe « target: autonopop » (de Hambourg) dans le cadre de la Biennale de Paris. Ce coin d’écoute Diedrich Diederichsen avait été proposé dans la librairie EN MARGE du 30 septembre au 11 octobre 2006 puis, dans la Médiathèque musicale de Paris du 12 octobre au 31 octobre 2006. À son invitation, je me suis donc rendu à la Médiathèque musicale (située dans les Halles de Paris) où j’ai pu entendre et faire l’expérience d’une histoire et contre-histoire des musiques punk, industrielle et noise… En effet, le dispositif proposait, par l’entremise de deux casques placés à disposition du public (le A et le B), d’alterner les écoutes et de comparer les musiques. À la compilation des morceaux (diffusée dans le casque A) qui, de 1979 à 1999, avaient été légitimés par les chroniques enthousiastes de Diedrich Diederichsen (critique d’art, théoricien des musiques actuelles et spécialiste de la « Pop culture ») ; Michel Chevalier avait opposé une autre compilation composée à partir de morceaux de groupes différents (diffusée dans le casque B) qui, s’ils n’avaient pas été chroniqués par Diedrich Diederichsen ou n’avaient pas fait partie de son « classement top » de ces années passées en revue, méritaient tout autant ou plus encore, de regagner leur place dans l’histoire de ces musiques et de sortir des oubliettes dans lesquelles ils avaient été plus ou moins précipités.

Par la suite, Michel Chevalier a donc invité la BTP à participer à « unlimited liability », un magasin – créé et animé par le groupe « target: autonopop » (composé par Tobias Still, Rahel Puffert et Michel Chevalier) –, qui vend des multiples d’artistes à moins de 30 euros : des autocollants, DVD’s et CD’s, affiches, zines, t-shirts… mais aussi de la nourriture, des services et travaux dont la forme de l’échange est à déterminer au cours de la discussion avec l’acheteur. Cette contrainte de produire en multiple visait notamment à empêcher ici la spéculation sur les « originaux » et c’est d’ailleurs pour cette raison que la peinture et le dessin ne figuraient pas dans ce magasin. C’est sans doute le propre de l’édition en multiple que de permettre d’offrir une alternative à la fétichisation de l’original et à l’organisation de la rareté par le marché capitaliste. La rareté s’imposant comme une des valeurs du capitalisme, l’édition de multiple se pose alors comme une alternative potentielle aux velléités de spéculation sur le « marché de l’art », car comme nous le rappelle Leszek Brogowski dans son article « L’art, le livre, même combat » :

« le marché de l’art […] depuis au moins un demi-siècle, connaît – dans ses excès – les pires dérèglements tels que le contrat d’exclusivité (imposant à l’artiste une “ fidélité ” forcée, abandonnée dans le droit du travail depuis la Révolution française), la plus-value illimitée et le prix exorbitant de certaines œuvres, la spéculation qui impose des contraintes directes à la production artistique (comme le tirage limité des photos, gravures et autres livres de bibliophilie : la rareté est une valeur du marché), etc. [Leszek Brogowski poursuit ainsi en questionnant] la posture, effective et idéelle, de l’artiste dans nos sociétés : entrepreneur ou bénéficiaire d’une bourse ? fabricant d’objets à vendre ou intellectuel ? employé des marchands ou travailleur de l’art ? [Et de constater alors que] sous la pression économique et idéologique, la critique d’art succombe souvent à un fétichisme marchand, dont d’autres formes ont été décrites et dénoncées par Karl Marx, alors que les galeries, lieux par excellence de l’art, ne font que s’enfoncer dans l’ambiguïté dès lors que, “ chapelles ” de l’art, elles deviennent de fait des boutiques qui sacralisent la marchandise[2]. »

Aussi, pour différencier son magasin de ceux qui sacralisent la marchandise, mais aussi des autres boutiques de multiples ou des foires « d’art à prix abordable », Michel Chevalier s’essaye à proposer un protocole de vente stricte puisque celui-ci se déroule par le biais d’un contrat légal qui stipule notamment « qu’aucun acquéreur ne peut avoir plus de 50 000 euros d’actif, sous peine de pénalité en cas de fausse divulgation. […] Ceux qui peuvent acheter à “ unlimited liability ”, précise-t-il, appartiennent à des groupes sociaux qui ne peuvent (en raison de leurs ressources insuffisantes) acheter sur le marché de l’art traditionnel[3]. » J’étais ravi que la BTP prenne place dans un magasin qui s’essayait à une circulation parallèle des productions artistiques, que ce soit en cherchant à intégrer un public habituellement exclu du marché de l’art traditionnel (en lui proposant une « offre » de multiple à des prix abordables) ou en activant un protocole de vente qui exclut d’emblée les boutiquiers et collectionneurs adeptes de la sacralisation de la marchandise d’art.

Certes, il aurait pu apparaître contradictoire que la BTP – dont le principe même est l’échange (selon les modalités du don / contre don) d’objets volés ou perruqués dans l’entreprise – trouve sa place dans un magasin qui vend des multiples d’art. Cependant, la contradiction ne portait pas tant sur la « vente », car le protocole proposé ici était suffisamment souple pour que de la nourriture, des services ou autres travaux… puissent aussi faire l’objet d’un troc, dont la forme de l’échange pouvait être directement discutée entre les individus. La contradiction, qui est demeurée en suspens, portait plutôt sur la nature des objets proposés par la BTP puisque ceux-ci ne relevaient pas forcement de l’art ni d’une production en « multiple » et pouvaient encore s’échanger ou s’offrir comme « uniques » et non-artistiques. Ces produits, quand bien même ils ne se présentaient pas comme des marchandises artistiques, n’échappaient donc pas à toutes critiques de la fétichisation de l’objet original…


[1] Pour plus d’information voir le site du collectif manifestement : https://manifestement.be/manifestations/2006/#delocalisation

[2] Leszek Brogowski, « L’art, le livre, même combat », Nouvelles de l’estampe, mars-avril 2003, n°187, p. 34-35.  Texte publié à l’occasion de l’exposition « Livres imprimés et maquettes. Livres d’artistes des Éditions Incertain Sens » au département des Estampes et de la Photographie de la Bibliothèque nationale de France, à Paris en avril 2003 et consulté le 8 février 2021 sur le site : https://www.hermandevries.org/documents/2003/2003-bnf-catalogue.pdf

[3]Présentation du magasin, consulté le 8 février 2021 sur le site : http://www.targetautonopop.org. Je traduis.

Opening: « unlimited liability »

target: autonopop presents: «unlimited liability», multiples from over seventy collectives, writers, artists, filmmakers, music labels, and publishers.
(Norderstr. 71 ug, Hamburg)

Article paru dans l’édition Allemagne-Nord du journal « taz. »

  • les 10 et 11 mai 2007

Qu’est-ce que l’art peut apprendre de l’économie et de l’entreprise?
Pour de nouvelles pratiques artistiques et sociales.

Présentation du collectif Au travail / At Work

École Supérieure d’Arts de Rueil-Malmaison
3, rue du Prince Eugène 92500 Rueil-Malmaison

Programme (.pdf)

  • 3 mai

La perruque : une pratique du détournement

Séminaire à l’université de Paris 8 Vincennes à Saint-Denis le jeudi 3 mai de 15 heures à 18 heures en salle D 008

2006

  • les 16 et 17 novembre 2006

Exposition du collectif Au Travail / At Work
Jeudi le 16 novembre 2006 à partir de 17h
Soirée d’ouverture / Vernissage
et
Vendredi le 17 novembre 2006 à partir de 20h
Soirée de musique improvisée. Thème : travail.

LE LIEU, centre en art actuel 345 rue du Pont, Québec (Qc)

Article

Côté, N. (2007). L’artiste dans les habits du travailleur / Au travail / At Work, Le Lieu, Centre en art actuel, Québec, 2 au 26 novembre 2006. Inter, (97), 56–57.

  • 21 octobre 2006

Bourse du Travail Parallèle (La)

Pour cette première Bourse du Travail Parallèle (2006), il a été demandé à chaque participant – voulant bien se prêter au jeu – de venir avec un objet volé/ou perruqué – sur le lieu de travail dans le but de l’exposer et/ou de l’échanger. Dans un local syndical de la CNT-Nettoyage, deux espaces ont été proposés pour ces objets : un espace pour les échanges et un autre pour les documents ayant trait à la « représentation du travail ».

Bourse du Travail parallèle

Archives de la BTP

Programme de la XVe Biennale de Paris

  • Octobre 2006

Présentation de la Bourse de Travail Parallèle sur Radio Libertaire dans le cadre de l’émission Les amis d’Orwell, Octobre 2006.


Y a-t-il un artiste dans l’usine ?

Si la pratique artistique s’immisçant dans l’unité de production peut venir, selon diverses modalités, perturber le procès de production voire réduire le taux d’exploitation de la force de travail, il est tentant de renverser les termes de cette proposition et de prendre ces conséquences pour un symptôme d’art. La pratique de la « perruque » accomplie par les travailleurs ne se situe-t-elle pas aux frontières de l’art ? Mais si tel est le cas n’est-il pas nécessaire de s’opposer à ceux qui tirent profit à lui faire passer cette frontière ? Et si les « perruques » n’étaient pas candidates à toutes les appréciations.

Afin de retrouver quelques velléités critiques, de nombreux artistes se détournent des relatives libertés permises par le monde l’art. Leurs activités se réalisent alors en fonction de contraintes extra-artistiques et non par soumission aux conventions de l’art. Ils entrent pour ce faire dans des rapports avec le monde que l’on pourrait qualifier de tactiques au sens où Michel de Certeau disait de la tactique[1] qu’elle « n’a de lieu que celui de l’autre » puisque, contrairement à la stratégie, elle doit « jouer avec le terrain qui lui est imposé tel que l’organise la loi d’une force étrangère ». Restant hétérogène aux systèmes garants de la norme, la tactique est une manière de circuler dans « un relief imposé », de s’insinuer au sein d’un « ordre établi ». Il s’agit d’une résistance de circonstance qui s’organise à partir d’un « faire avec » et développe des savoir-faire en rapport à un contexte donné. On ne s’étonnera pas dès lors que l’on veuille qualifier de tactiques, les actions de ces artistes qui désertant le monde de l’art, font désormais des lieux de production des territoires d’engagement artistique. Les actions qu’ils mènent vont de la représentation au détournement. Toutefois, les artistes ne représentent pas les mondes du travail et ne les détournent pas de la même façon selon qu’ils sont invités par l’entreprise à le faire ou qu’ils sont salariés de l’entreprise ; selon qu’ils cherchent à s’y introduire ou qu’ils l’habitent déjà. Leurs rapports tactiques sont différents et leurs points de vue se distinguent en fonction de la place et du statut qu’ils occupent dans l’entreprise. Il est donc utile de distinguer la figure de l’artiste-invité de celle du salarié-artiste.

L’artiste-invité

L’artiste-invité, n’appartenant pas à l’entreprise, doit donc négocier – ou faire négocier – son “entrée dans la place” afin de bénéficier de l’hospitalité de ses hôtes. L’artiste-invité est autorisé par la direction à entrer sur le lieu de production, ce qui le place vis-à-vis des salariés dans une position suspecte quant à la fonction particulière qui lui revient dans l’entreprise et aux connivences qu’il peut entretenir avec la direction qui l’a introduit. Position suspecte qui était déjà celle des « artistes-invités », ou plutôt « placés » dans les entreprises par le collectif britannique The Artist Placement Group[2] (1966-1989). La particularité méthodologique de ce collectif d’artistes était de négocier avec les responsables de direction, l’embauche d’artistes (ou Incidental Person[3]) dans des secteurs aussi diversifiés que l’industrie, le secteur tertiaire ou les instances gouvernementales (ministères de l’Environnement, de l’Éducation et de la Santé). L’intervention de l’artiste-invité dans l’entreprise devait entre autres lui permettre d’y mener des « enquêtes artistiques » (observer un contexte qui lui est étranger) et de soulever des questions relatives à l’organisation de la production. Les artistes-invités membres de l’APG devaient donc être placés en position de faire de l’art in situ et d’en rendre compte à l’extérieur de l’entreprise sous forme d’expositions : centralisation et compilation des archives, bilan d’activité des artistes-invités, forum de discussion… Cependant, l’artiste-invité, s’il est salarié, n’est pas dans l’entreprise un salarié comme les autres. Il est invité et rémunéré par celle-ci en tant qu’artiste, et les procédures de placement négociées par l’APG ne le soumettent à aucun objectif particulier, il est déchargé de toute logique productive dans l’entreprise. Paradoxalement, son « indépendance » se voit protéger par un contrat spécifique qui le lie à la direction. Ainsi, malgré des pratiques artistiques qui se veulent fortement engagées politiquement et socialement, les méthodes de travail instituées par l’APG préfiguraient certaines formes actuelles de résidences d’artiste en entreprise[4]. De plus, lorsque l’artiste-invité est intronisé sur le lieu du travail, il peut apparaître, aux yeux des travailleurs qui lui servent de modèle, comme un étranger dont ils ne savent ni d’où il vient ni ou il va. L’artiste-invité se trouve donc exposé à reproduire les divisions du travail traditionnelles : d’un côté l’artiste représente, et de l’autre, son modèle est représenté. Si le modèle peut bien accepter librement d’être représenté (quand bien même sa position de salarié ne lui permet pas forcément de refuser), il subordonne sa subjectivité artistique au profit de celle de l’artiste, qui en conserve le monopole exclusif. La division du travail est intégrée et naturellement reproduite par l’artiste lorsque celui-ci accepte de représenter vis-à-vis de son modèle (le travailleur isolé) son unité et sa volonté artistique, ou comme le disent Karl Marx et Friedrich Engels dans L’idéologie allemande : « La concentration exclusive du talent artistique chez quelques individualités, et corrélativement son étouffement dans la grande masse des gens, est une conséquence de la division du travail. »[5] La représentation des mondes du travail, qui résulte d’une « puissance étrangère » (l’artiste comme auteur professionnel de la représentation), n’apparaît pas aux travailleurs comme leur propre puissance conjuguée, basée sur une coopération volontaire des deux parties[6]. Il apparaît que l’engagement de l’artiste vis-à-vis de ses modèles varie en fonction de la place qu’il occupe et de la place qu’il laisse occuper à ses modèles. Avant de nous demander quelle position l’œuvre défend par rapport à l’invisibilité des producteurs, nous pouvons nous demander quelle est leur place dans ces mêmes rapports de production. Cette question vise la place et la fonction qui revient à l’artiste comme producteur d’œuvres. Cependant, il est des exceptions qui aspirent à faire exploser ces catégories entre représentant d’un coté et représenté de l’autre.

Tentative artistique de renversement des rôles, ou quand les salariés entendent s’auto-représenter.

La situation de l’artiste-invité se complique quand les modèles (les travailleurs) se « rebiffent ». Le film La Charnière[7] du groupe Médvedkine rend très bien compte de ces moments où les travailleurs expriment leurs mécontentements quant à la manière dont ils ont été représentés. Ce film sans images, est extrait de la bande-son d’un débat (ou assemblée générale) d’avril 68 qui a suivi la projection du film À bientôt j’espère… réalisé par Chris Marker et Mario Marret. À bientôt j’espère… relatait la grève menée en 1967 par les salariés de la Rhodiacéta à Besançon (branche textile du groupe Rhône-Poulenc). Projeté aux anciens grévistes de la Rhodia, il fut vigoureusement remis en cause par une partie de ce public qui ne s’y reconnaissaient pas. La Charnière s’ouvre sur l’intervention d’un travailleur dont la colère a des accents straubiens : « Je pense que si les travailleurs de la Rhodia ont vu ça et que si c’est ce que le réalisateur a vraiment voulu exprimer, alors vraiment c’est un incapable. Si vraiment il a voulu exprimer ce que ressentent les travailleurs de Rhodia et le besoin qu’ils ont, je pense que le réalisateur est un incapable. Je le dis crûment. Je le dis tel que je le pense, mais je pense plutôt vrai. Je le dis crûment aussi, que là y a simplement une exploitation des travailleurs de Rhodia, par des gens qui, paraît-il, luttent contre le capitalisme. »[8] Si tous les intervenants ne sont pas aussi radicaux, beaucoup ne s’y retrouvent pas et relèvent les manques et les failles de ce film. Mais c’est précisément en s’appuyant sur ces critiques et déceptions que les cinéastes ont pu inviter les ouvriers à porter eux même à l’écran leur propre vision des mondes qu’ils habitent, et ont pu les encourager à passer pratiquement derrière la caméra pour s’auto-représentés et ne plus seulement être représentés. Cette négociation est charnière pour les cinéastes qui cherchent aussi à renverser les rôles et les tâches assignées à chacun dans l’acte de représentation et cherchent ainsi une coopération volontaire des salariés autour d’objectifs politiques et artistiques définis en commun.

Antoine Bonfanti et Pol Cèbe, La Charnière, 1968, 12 min. 20

Mais faire en sorte que les représentés deviennent acteurs de leur propre représentation n’est pas simple. Le seul volontarisme des artistes ne suffit pas toujours à convaincre et à construire de part en part une oeuvre collectivement assumée. En dépit de ces tentatives d’inverser les rôles attribués à chacun, les divisions du travail persisteront dans la fabrication des films à venir. Les habitudes l’emportent et les professionnels de la représentation se verront assignés par les ouvriers de reprendre en charge les outils cinématographiques[9]. Mais les négociations sont aussi difficiles car être ouvrier-cinéaste demande du temps. Faire des films exige d’être ouvrier le jour et cinéaste la nuit et les week-ends. Toutefois, malgré ces difficultés, ce négoce annonçait les débuts fructueux d’une coopération au travers entre autres du film Classe de lutte, premier film réalisé après À bientôt j’espère… et La Charnière par le groupe de Besançon constitué d’ouvriers-cinéastes et de cinéastes-militants.

La volonté des travailleurs de la Rhodia de donner une autre version du travail s’était déjà exprimée en 1967 par la formulation d’une nouvelle revendication dans les protocoles de fin de grève. Bruno Muel (cinéaste-militant dans les groupes Medvedkine) rend compte de propos tenus par des travailleurs de la Rhodia qui exigeaient de leur patron un droit à l’ « auto-représentation » à l’usine : « lors des négociations devant aboutir à la reprise du travail, les grévistes présentèrent aux patrons une revendication inédite qui les étonna beaucoup. Ils demandaient le droit de filmer eux-mêmes, ou de faire filmer par un de leurs amis cinéastes, leurs postes de travail. Ils disaient : vous prenez le droit de réaliser des films industriels techniques ou de promotion en nous filmant sans nous demander notre avis. Vous donnez une image de notre travail qui est la vôtre, quoi de plus normal que nous puissions présenter notre version qui est différente. Bien entendu les patrons refuseront cette demande en se réfugiant derrière le secret industriel. »[10] Par cette simple demande, les travailleurs de la Rhodia révélaient un déficit démocratique au sein du monde du travail et démontraient que la représentation de son univers était subordonnée aux décisions de la direction, elles-mêmes protégées par le régime de la propriété privé des moyens de production[11]. Si désormais les téléphones portables se sont substitué aux caméras Beaulieu et permettent leur introduction plus facilement sur les lieux de travail, leurs usages ne se passent pas pour autant d’un certain savoir-faire. Rendre compte de son poste de travail, c’est-à-dire essayer de montrer ce qui se cache derrière l’image policée par les services de communication de l’entreprise, peut être un jeu (qui se pratique plus ou moins clandestinement[12]), tout autant qu’un enjeu politique.

Salarié-artiste et auto-représentation.

Le salarié-artiste fait du lieu de travail un territoire propre à l’exercice quotidien de sa pratique artistique. À la différence de l’artiste-invité, le salarié-artiste a intégré l’espace de travail par nécessité « économique ». Quand bien même ses pratiques se réclament du nom d’art, le salarié-artiste n’est pas placé sous la protection d’un statut d’artiste autorisé et reconnu par la direction de l’entreprise. Il fait de sa condition salariale et des contraintes quotidiennes qui y sont associées la matière première de sa pratique artistique. Contrairement à des observateurs extérieurs, il peut parler à partir de la place qui est la sienne et se prendre comme son propre modèle. Par cet effort d’auto-représentation qui lui permet d’objectiver sa position dans le monde du travail il accroît sa vigilance quant aux contraintes qui s’exercent sur lui. Accéder à la possibilité de s’auto-représenter au travail devient donc un enjeu à la fois pour l’artiste mais aussi pour le travailleur qui cherche à donner une autre version du travail. L’auto-représentation au travail lui permet, par exemple au travers “d’enquêtes artistiques participatives”, de témoigner directement des conditions d’existence vécue au travail.

Laurent, Marissal, Sieste Clandestine, gardien au musée Gustave Moreau, 1997-2003

Il en va ainsi de l’attitude du peintre Laurent Marissal qui, employé (d’avril 1997 à janvier 2002) comme agent de surveillance au Musée Gustave Moreau, utilisait « à des fins picturales le temps aliéné à la Direction des Musées de France. »[13] Laurent Marissal use de nombreux subterfuges pour déjouer le regard menaçant des caméras de vidéo surveillance. Il fait de chacun d’eux des œuvres. Avec Sieste clandestine, il réalise un autoportrait vidéo sur son lieu et pendant son temps de travail[14]. Il se dessine deux yeux ouverts qu’il colle sur ses paupières pour faire une sieste. Cette auto-représentation au travail nous donne à voir l’artiste en train de se « coltiner » le réel et de faire un apprentissage tactique de son contexte de travail. Il prend à contre-pied des injonctions autoritaires jusqu’à l’absurde en les déjouant avec ironie et en tenant le registre méthodique de ses agissements (de ses actions) furtifs. L’artiste-gardien de salle répond ainsi aux stratégies menées par l’encadrement du musée par des formes de détournement et de résistance tactique. Mais Laurent Marissal étend aussi le domaine de son œuvre à des résistances sociales moins discrètes. Au sein du même Musée, il a contribué à un redimensionnement physique des espaces (en proposant des modifications de plans du Musée) et à une requalification sociale des conditions de travail (notamment en créant une active section syndicale). Par ces différentes actions, Laurent Marissal tente, à partir de sa position de salarié-artiste, un renversement – même infime – des rapports de forces qui s’exercent sur lui. Il se sert de son lieu de travail comme d’un territoire de jeu pour mettre en place des formes de détournements qui lui appartiennent : « A  son insu, le musée rémunère une production dont il n’aura pas la jouissance. »[15] Par des positionnements et repositionnements tactiques (par exemple, sortir la caméra au bon moment et la placer au bon endroit) il cherche à rendre visible les détournements qu’il opère sur l’univers privé (ou semi-privé) de son contexte de travail. Aussi, sa pratique ne se limite-t-elle pas à des formes d’auto-représentation au travail et Laurent Marissal fait-il état de la diversité de ses « actions picturales » au Musée Gustave Moreau dans le Bilan qu’il dresse à la fin de son livre Pinxit (a peint). Partant du principe que tout travail salarié est aliénant, il poursuit désormais sa résistance artistique en tant que professeur d’Histoire de l’art. Si bien que ses élèves le suivent là où il agit l’histoire, et la performent avec lui, comme lors d’un colloque sur le travail comme utopie organisé le 23 juin 2011 au Musée des Arts et Métiers. Alors qu’il y était soumis à une double injonction de travail comme intervenant à ce colloque invité durant son temps de travail en temps que professeur d’histoire de l’art, il a présenté une action de réduction du temps de travail.

La pratique de la perruque

Le poste de travail occupé par le salarié-artiste est donc détourné de multiples façons au profit de sa production artistique. Les possibilités de déviance artistique au travail sont nombreuses. Le salarié-artiste peut voler, documenter, enregistrer, monter une section syndicale, se jouer des multiples contraintes et tenter ainsi de rendre compte de ses (micro)résistances… Une autre figure, qui offre de nombreuses similarités avec celle du salarié-artiste est celle du travailleur en perruque. Cependant, la pratique de la perruque au travail est une forme de détournement bien spécifique qui ne peut être confondu avec d’autres types de déviance.

Contrairement aux figures présentées précédemment, le travailleur en perruque ne se réclame pas, du moins en principe, de l’art. Aussi, y a-t-il quelque ambiguïté ou danger à parler dans les pages d’une revue d’art, fût-elle art 21, d’une pratique qui ne cherche en aucune façon à être légitimée ou valorisée comme artistique. Celle-ci trouve dans l’illégitimité des chemins de traverses qui lui sont propres. Mais il nous apparaît utile de discuter cette pratique pour plusieurs raisons. Tout d’abord, parce qu’elle est souvent confondue avec d’autres types de détournement au travail. Un problème de définition de cette pratique se pose. Mais aussi car la perruque fait l’objet, depuis ces dix dernières années, d’une attention particulière d’un certain monde de l’art qui l’expose et la valorise bien malgré elle en tant qu’objet d’art.

Le travail en perruque consiste dans un contexte salarial (sur le lieu et pendant le temps de travail) en la réappropriation individuelle ou collective des moyens de production disponibles (matériaux et outils de production) afin de fabriquer ou transformer un objet en dehors de la production réglementaire de l’entreprise. Cette définition — dérivée de celle de Robert Kosmann[16] — annonce de suite que la perruque n’est pas exclusivement un travail « pour soi » et qu’elle peut être commandée par ou pour d’autres (collègues, amis, membres de la famille…). Si ce travail « produit en douce » implique bien la fauche – la dernière étape de cette pratique suppose de sortir de l’entreprise l’objet de son travail[17] – elle n’est pas réductible à un simple vol, puisqu’elle est avant tout l’expression d’un savoir-faire technique souvent acquis lors de la formation professionnelle suivie par le « salarié-perruqueur ». En ce sens, la pratique de la perruque se distingue d’autres pratiques « déviantes » telles que la flânerie sur Internet, l’achat en ligne ou d’autres « pratiques parallèles » comme l’entreprise clandestine (ici le produit de l’activité réalisée dans l’entreprise est vendu) ou le travail au noir (activité rémunérée réalisée hors de l’entreprise). Réalisée sur le lieu et pendant le temps de travail, la perruque est non-marchande. Elle n’est pas vendue car elle n’est pas considérée par son producteur comme une marchandise : on ne paye pas la perruque, c’est là l’une de ses caractéristiques principales. Lorsqu’elle n’est pas réalisée « pour soi », elle est le plus souvent offerte et, dans des logiques de « don /contre-don », elle peut être échangée. Le salarié qui veut faire une pinaille[18] est tributaire du poste de travail qu’il occupe dans l’entreprise, du temps dont il pourra disposer et de son savoir-faire pratique. Il faut avoir accès aux moyens de production, c’est-à-dire savoir faire fonctionner les outils (fraiseuse, tourneuse, chalumeaux…) et savoir travailler la matière première (bois, métaux, verre…). C’est pourquoi la production d’une perruque est d’abord le fait d’ouvriers qualifiés et, dans ces conditions — celles de la division du travail —, le « renvoi d’ascenseur », par exemple entre collègues, n’est pas toujours possible. Tout poste de travail n’est pas propice à la production de bricoles et ne donne donc pas les mêmes possibilités de réciprocité. Cependant, l’usage veut que s’il n’est pas possible de rendre la pareille, la perruque sera échangée contre un « coup à boire », un paquet de cigarettes, une bouteille de vin ou de Ricard, une invitation au restaurant, etc. Le « contre-don » varie en fonction du temps passé et de la difficulté de l’ouvrage effectué par le perruqueur.

Aussi, cette pratique est souvent associée à un art du recyclage, qui exerce l’imagination et l’ingéniosité à fabriquer à partir de « tout et n’importe quoi », à produire des objets hybrides. La perruque est en effet un objet composite bricolé à partir de pièces de choix (métaux précieux ou semi-précieux, fil de brasure d’argent, pièce de dentelle, cuivre…) et/ou de déchets (chute de bois ou de métaux, pièce défectueuse…). Elle se situe au croisement entre l’objet désiré – celui que l’on se représente – et l’objet actualisable en fonction des moyens disponibles. Le salarié-perruqueur tente au mieux d’utiliser les matériaux disponibles in situ et se fait une fierté de produire un objet de A à Z en déjouant les contraintes de son poste.[19] De cette façon, le perruqueur résiste en produisant un objet fini, à partir d’un poste de travail spécialisé, parcellisé. Le bricoleur résiste par la production d’un travail « libre » et « créatif » qui s’organise dans un va-et-vient permanent entre conception (que faire ?) et fabrication (comment le faire ?). La perruque valorise les savoir-faire techniques et la créativité du bricoleur en même temps qu’elle remet en cause la légitimité de la direction de jouir seule de la propriété privée des moyens de production. La bricole peut être envisagée comme un biais par lequel le travailleur se réapproprie une partie des fruits de la situation de travail qui lui est imposé (obligation de présence et d’activité). Elle est une forme, parmi d’autres, de ce que Karl Marx donne pour être de la réappropriation d’un « surtravail non payé »[20], non rémunéré. Même si ce grappillage ne représente qu’une infime réappropriation par rapport aux richesses produites et à la plus-value dégagée par l’entreprise, en faisant de la perruque, on cherche à récupérer un petit peu de ce qui nous a été volé. Et c’est sans aucun doute pour affirmer ce temps libéré et ces moyens réappropriés que certains perruqueurs présentent fièrement leurs objets en indiquant le temps de travail que cela leur a demandé : « Ce sabre [réalisé en perruque] m’a demandé une semaine de travail ! »[21].

Cependant, la perruque est pratiquée de façon plus ou moins clandestine car sa tolérance, comme sa répression varient selon les entreprises et en fonction de leurs règlements intérieurs et des règles tacites ou explicites appliquées dans l’entreprise. Cette pratique étant la plupart du temps considérée comme illégale, elle expose celui qui s’y adonne à des sanctions patronales, pouvant aller jusqu’au licenciement[22]. Et si elle n’est pas toujours réprimée par le patronat, il serait inexact de percevoir cette pratique comme un simple vecteur favorisant la régulation du travail : les tentatives de récupération patronale de ces pratiques se font faute de ne pouvoir les empêcher. Il peut arriver alors que les employeurs tolèrent la bousille dans le cadre d’un contrat implicite qui vise à accorder au travailleur une bienveillance en contrepartie d’un travail correctement exécuté pour le compte de l’entreprise. Mais cette tolérance reste précaire et révocable : « Elle ne fait aucunement partie des droits acquis bénéficiant d’une permanence reconnue. »[23]. La perruque est interdite par le patronat dans la plupart des entreprises car elle est une pratique de réappropriation directe des moyens de production sur le temps de travail[24].

Cette pratique est largement répandue dans les mondes du travail salarié (casse automobile, atelier de maintenance ou de couture…) même si on la retrouve le plus souvent associée aux modes de production industrielle. Toutefois, le perfectionnement et l’automatisation des machines rendent la perruque de moins en moins praticable. Si la production d’une perruque est encore parfois possible dans le cadre de certains ateliers de production, la spécialisation des outils modifie considérablement les conditions de l’activité de production d’une perruque. En effet, il est courant dans les ateliers de production contemporains que les machines (ou machines-outils à commande numérique) soient préprogrammées pour des tâches de production définies par la direction, empêchant l’opérateur de se servir des machines pour d’autres activités. Bien que de nouvelles dispositions tactiques prennent la place, le bricolage à l’usine est appelé à disparaître sous ses anciennes formes. Désormais, c’est donc l’opérateur qui la main sur la commande numérique qui est placé en situation de pouvoir détourner et perruquer.

L’objet-perruque

La production d’une perruque consiste donc à fabriquer ou transformer un objet. En ce sens, elle est avant tout une production utilitaire, qui sert à améliorer le quotidien du perruqueur ou celui de son entourage proche : outillages (règles, équerres, rapporteurs, compas, marteaux…), équipement domestique (couverts, couteaux, hachoirs, pelles, gamelles, batteries de casseroles, barbecues, lampes, cendriers, porte-savons aimantés, porte-manteaux…).

Mais la perruque peut être aussi « inutile », « un art de faire pour faire », ou plus exactement d’une utilité symbolique, et proposer ainsi des objets de types sculpturaux : personnages manifestants fabriqués à partir de vis et de boulons, brouette miniature, machine outils miniaturisée[25]… Ce n’est qu’à partir des années 1970, période qui a vu naître la distribution et la consommation de masse (au travers notamment de l’émergence de la grande distribution), que la perruque apparaît plus en réaction à l’uniformité de la production et propose ainsi des objets plus « créatifs » ou « décoratifs » : presse-papiers, jeu d’échecs, casse-tête, solitaire, bougeoirs, porte-clefs, plumiers, pendentifs, dés, godemichés, boîte à musique électroniques, antennes de télévision, décodeurs pirates de Canal+, amplis hi-fi,… On trouve aussi, selon de la fantasmagorie – révolutionnaire (?) – propres à chacun, un attachement à la production d’armes : lance-pierres accompagnés de billes d’acier, coups de poing américain, pistolets, arbalètes, sabres, hallebardes…

Ainsi, le terme de perruque, qui recouvre aussi bien l’activité de production de cet objet que l’objet lui-même, peut être envisagé comme un objet processuel. En tant que tel, son exposition devient problématique. L’objet-perruque exposé, coupé de son processus, de son contexte particulier de production, de sa fonction, de son histoire, de son producteur et des règles du jeu qui ont motivé sa production est dépaysé, décontextualisé. Bien que l’objet ne soit pas considéré par son producteur comme une marchandise, l’objet peut se voir réifié, marchandisé comme objet d’art.

Selon Etienne de Banville, la perruque doit être travaillée et doit faire l’objet d’une « transformation de la matière ou d’un apport personnel de la valeur ajoutée »[26] et selon Robert Kosmann elle « peut aussi représenter une création artistique : elle peut être, parfois, unique, ludique et créative. »[27] Seulement, la plus-value ajoutée par le savoir-faire qui fait la fierté de tout perruqueur qui se respecte peut devenir un critère spéculatif pour les collectionneurs d’objet « unique ». La possible réification — ou marchandisation — de cette pratique se situe exactement là où elle trouve toute sa richesse. Les nombreuses spécificités de l’objet perruqué (hybridité, unicité due à sa production hors norme, créativité, ingéniosité…) peuvent lui conférer une attention incertaine. Ces objets peuvent alors être transformés en des objets d’« art primitif » comme les masques africains ont pu l’être en leur temps. Il en serait fini de ce que Haraszti appelle la Grande Perruque, « car les amateurs de folklore risquent de traiter la perruque comme un art décoratif populaire. Ils ne se sont pas encore jetés dessus mais, le jour où ils le feront, ce ne sera plus l’âge de la perruque interdite, ce sera l’ère de la perruque reproduite, commercialisée, administrée. »[28]

Quand la perruque s’expose.

Cette muséification en devenir interroge à plusieurs titres les relations ambiguës que peuvent entretenir art et perruque car, comme on l’a vu, la perruque n’est pas produite pour être exposée. L’exposition de perruques réalisée à la demande d’Étienne de Banville en septembre 1996 à l’écomusée du Château des Bruneaux (dans la ville de Firminy proche de Saint-Etienne) a d’ailleurs d’abord été menacée d’interdiction par la présence du commissaire de police de la ville et d’un huissier de justice — qui avait pour objectif (suite à une plainte déposée par le patronat local : l’Union Patronale des Industriels de la Loire) de dresser, le jour du vernissage, un inventaire détaillé des objets exposés, de les décrire, d’en préciser les auteurs et l’origine de l’entreprise[29]. Dix ans plus tard (le 24 novembre 2006 à la Bourse du Travail de Saint-Etienne) la même exposition est inaugurée cette fois-ci par le maire et les édiles de la ville. Cette reconnaissance institutionnelle — que l’on peut attribuer à « une partie de l’intelligentsia inquiète de la disparition d’une part de savoir-faire ouvrier en France »[30] — a pu faire l’effet d’un faire-part annonçant aux perruqueurs les obsèques programmées d’un certain type de perruque ouvrière. Il faut croire que c’est dans sa phase processuelle que la perruque fait sens bien plus que dans sa phase instituée.

Dans son chapitre consacré à la perruque (une pratique de détournement : la perruque), Michel de Certeau s’interroge sur la place à partir de laquelle nous étudions cette pratique. Il observe « une coupure entre le temps des solidarités (celui de la docilité et de la gratitude de l’enquêteur envers ses hôtes) et le temps de la rédaction qui dévoilent les alliances institutionnelles (scientifiques, sociales) et le profit (intellectuel, professionnel, financier, etc.) dont cette hospitalité est objectivement le moyen. Les Bororos descendent lentement dans leur mort collective, et Lévi-Strauss entre à l’Académie »[31]. En paraphrasant Michel de Certeau, on pourrait sans doute voir, dans la situation de la représentation artistique des travailleurs de l’industrie en France quelque chose de comparable. Les ouvriers d’une certaine industrie et leurs cultures associées descendent lentement dans leur mort collective, et Jean-Luc Moulène entre à Beaubourg avec leurs objets de grève représentés.

En effet, s’il faut saluer ici le travail de collecte et d’archive d’objets de grève — ou « perruque de grève »[32] — réalisé par Jean-Luc Moulène et la donation qu’il en fait aux Archives Nationales du Monde du Travail[33], la représentation artistique de ces objets nous semble pour le moins problématique. Et l’artiste, acteur – autoproclamé ( ?) – de cette redéfinition d’« objets de grève » en « objets d’art », ne s’y trompe pas lorsqu’il dit : « Il y a là une ambiguïté. Dans mon esprit, cette œuvre est un lieu de conflit, pas un lieu pacifié. Beaubourg achète les photographies, ce qui représente l’assomption en art d’un objet manifeste. D’une certaine manière, le contenu subversif de l’objet de grève est ainsi apaisé. »[34] Il n’y a pas que dans l’esprit de l’artiste que cette œuvre est un lieu de conflit car elle ne peut que distendre encore un peu plus les liens d’hospitalités et de solidarités qui pouvaient exister entre l’« artiste-archiviste » et les travailleurs grévistes producteurs collectifs de ces « perruques de grève » désormais transfigurés en « objets d’art » et un peu aussi en objets de spéculation. Et en l’occurrence la culbute est quand même sévère. La photographie d’un objet de grève — y compris celle du paquet de Gauloise estampillé CGT qui était offert en 1982 avec un bon de soutien à cinq francs et sur lequel était clairement stipulé DÉGUSTATION-VENTE INTERDITE — est vendue par la Galerie Chantal Crousel[35] (qui représente l’artiste) 7500 euros TTC, ce qui confère aux vingt-quatre photographies d’ « objets de grèves » une valeur commerciale de 180 000 euros TTC et accorde à la photographie du paquet de Gauloise produit par les travailleurs en lutte de la Seita une sacré plus-value. « Surtout gardez bien vos perruques de grèves, ne les jetez pas, elles vont valoir de l’argent ! »[36] voilà l’avertissement – plein d’ironie – lancé par un ancien perruqueur de chez Renault Saint-Ouen aux anciens de chez Alstom Saint-Ouen. C’est dans cette schizophrénie que nous place cette requalification des « Perruques de grève » en « objets d’art ». Pour qui roule l’artiste et quelle réputation — a priori ou a posteriori — laisse-t-il de son passage ? Est-ce à dire que l’artiste pour faire œuvre — comme le curateur, l’anthropologue ou le sociologue… — se trouve toujours exposé à trahir l’hospitalité de ses hôtes et à accroître toujours plus les divisions du travail entre représentants d’un coté et représentés de l’autre ?

Outre sa possible réification, la perruque peut trouver ses espaces propres qui favoriseraient des échanges autres que marchands. L’émancipation au sens pragmatique supposerait de constituer des institutions qui soient adaptés à une telle pratique. Institutions qui redonneraient aux travailleurs les moyens de se rassembler autour de « bourses de travail parallèle » afin de partager les expériences de détournement et de socialiser les produits d’une réappropriation directe des moyens de productions.

Il convient que tous les blagueurs qui voudraient exposer une perruque sachent que la bricole n’est pas un Anti-ready-made ou un « self-made » exposé volontairement dans le cadre performatif de l’art, ni même ce que l’artiste Simon Starling appelle « work, made-ready ». Et les perruqueurs ne cherchent pas à insuffler à nouveau dans le monde de l’art ce « savoir-faire » que Fountain de Marcel Duchamp avait tenté de faire disparaître. Après avoir su sacraliser un urinoir, ils seraient bien capables de marchandiser une perruque…

Jan Middelbos

Dossier « Y a-t-il un artiste dans l’usine ? », Art21, n°32, hiver 2011-2012.

[1] A partir de l’opposition classique entre stratégies et tactiques, Michel de Certeau appelle tactique  « […] l’action calculée que détermine l’absence d’un propre. Alors aucune délimitation de l’extériorité ne lui fournit la condition d’une autonomie. La tactique n’a de lieu que celui de l’autre. Aussi doit-elle jouer avec le terrain qui lui est imposé tel que l’organise la loi d’une force étrangère. […] Elle est mouvement à l’intérieur du champ de vision de l’ennemi et dans l’espace contrôlé par lui. […] Il lui faut utiliser, vigilante, les failles que les conjonctures particulières, ouvrent dans la surveillance du pouvoir propriétaire. Elle y braconne. Elle y crée des surprises. Il lui est possible d’être là où on ne l’attend pas. Elle est ruse. » Michel de Certeau, L’Invention du quotidien tome 1 : arts de faire, Paris, Gallimard, 1990, p. 59-60.

[2] The Artist Placement Group (APG) est fondé en 1966 à Londres par l’artiste performer Barbara Steveni en collaboration avec John Latham et plusieurs autres artistes dont Barry Flanagan, David Hall, Anna Ridley et Jeffrey Shaw.

[3] L’adjectif « incident », proposé par John Latham, renvoie à ce qui interrompt le cours normal d’une chose, à ce qui crée l’accident et permet de questionner la fonction de l’artiste. En tant qu’adjectif, le verbe « incidenter » signifie chicaner quelqu’un, lui faire des objections.

[4] Cf. Cédric Schönwald, « Les Ateliers de Rennes, La fabrique de l’entente », art 21 n°18, été 2008, p. 32-39.

[5] « A supposer même que dans certaines conditions sociales chaque individu soit un excellent peintre, cela n’exclurait en aucune façon que chacun fût un peintre original, si bien que, là aussi, la distinction entre travail « humain » et travail « unique » aboutisse à un pur non-sens. Dans une organisation communiste de la société, ce qui sera supprimé en tout état de cause, ce sont les barrières locales et nationales, produits de la division du travail, dans lesquelles l’artiste est enfermé, tandis que l’individu ne sera plus enfermé dans les limites d’un art déterminé, limites qui font qu’il y a des peintres, des sculpteurs, etc., qui ne sont que cela, et le nom à lui seul exprime suffisamment la limitation des possibilités d’activité de cet individu et sa dépendance par rapport à la division du travail. Dans une société communiste, il n’y aura plus de peintres, mais tout au plus des gens qui, entre autres choses, feront de la peinture. » Karl Marx et Friedrich Engels, L’idéologie allemande, Paris, Éditions Sociales,1976, p. 397.

[6] « La puissance sociale, c’est-à-dire la force productive décuplée qui naît de la coopération des divers individus conditionnés par la division du travail, n’apparaît pas à ces individus comme leur propre puissance conjuguée, parce que cette coopération elle-même n’est pas volontaire mais naturelle ; elle leur apparaît au contraire comme une puissance étrangère, située en dehors d’eux dont ils ne savent ni d’où elle vient, ni où elle va, qu’ils ne peuvent donc plus dominer et qui, à l’inverse, parcourt maintenant une série particulière de phases et de stades de développement, si indépendante de la volonté, qu’elle dirige en vérité cette volonté et cette marche de l’humanité. » Karl Marx, Le capital, livre I, Paris, Garnier-Flammarion, 1969, p. 266-267.

[7] Antoine Bonfanti et Pol Cèbe, La Charnière, 1968, 12 min. 20, disponible sur le site : http://jan-m.org/actualite/charniere/son/charniere.mov.

[8] Op.cit.

[9] En témoigne cette confession de Bruno Muel qui doute de son rôle et des rôles de chacun dans le processus de fabrication du film Week-end à Sochaux tourné en 1971 : « Mon plus gros problème était de filmer les scènes de fiction. Je me disais : “Mais qu’est-ce que tu vas faire là. Qui est le réalisateur ? C’est toi ou c’est eux ?” Il faut remarquer que la première utopie des groupes Medvedkine était passée à la trappe. Ils se foutaient complètement de la technique, tenir la caméra ne les intéressaient pas du tout, nous étions là pour ça. Eux, ce qu’ils voulaient c’étaient faire passer leurs idées, leur point de vue. » Bruno Muel, « Les riches heures du groupe Medvedkine (Besançon-Sochaux, 1967-1974) », in Images documentaires n°37/38, Parole ouvrière, Paris, juin 2000, p. 29-30.

[10] Bruno Muel, Ibid., p.18.

[11] Les processus de « délocalisation » et de « relocalisation » actuellement en cours, dans le cadre de la division internationale du travail, permettent aussi aux dirigeants d’entreprise de cacher les conditions de production. Ce qui revient à tenter de briser encore un peu plus les liens d’ interdépendance et de solidarité (ce que Durkheim nomme les « solidarités organique ») qui peuvent exister entre les producteurs et les « usagers-consommateurs ».

[12] La représentation des mondes du travail par les salariés eux-mêmes, comme la représentation des conditions de vie des détenus en prison, ne semble pouvoir se réaliser que de façon clandestine. On pense ici aux films réalisés clandestinement et avec des caméras introduites illégalement dans la prison de Fleury-Mérogis par les détenus, afin de témoigner et de dénoncer leurs conditions de vie carcérale. « La prison de Fleury-Mérogis filmée clandestinement par des détenus », vidéo mise en ligne le 18 décembre 2008 et disponible sur le site du journal Le Monde : http://www.lemonde.fr/societe/video/2008/12/18/la-prison-de-fleury-merogis-filmee-clandestinement-par-des-detenus_1132581_3224.html, consulté le 7 mars 2010.

[13] Laurent Marissal, Pinxit, Rennes, Incertain Sens, 2005, p. 41.

[14] Laurent Marissal, Sieste clandestine, site personnel de l’artiste : http://painterman.over-blog.com.

[15] Laurent Marissal, Pinxit, Rennes, Incertain Sens, 2005, p. 1.

[16] Robert Kosmann, « Perruque et bricolage ouvrier », in Florence Odin, Christian Thuderoz(dir.), Des mondes bricolés ? Arts et sciences à l’épreuve de la notion de bricolage, PPUR, coll. « METIS LyonTech », 2010, p. 160.

[17] Bien que l’on trouve des perruques de grande taille (Étienne de Banville fait ainsi état de la fabrication en perruque d’un deux mâts de dix-huit mètres de long équipé de cabines) celles-ci restent exceptionnelles car elles nécessitent des complicités auprès des gardes, des chauffeurs, des collègues, etc. Elles sont le plus souvent modestes et de petites tailles, pour pouvoir être sorties plus facilement de l’entreprise. Étienne de Banville, L’usine en douce, Le travail en « perruque », Paris, L’harmattan, 2001, p. 59.

[18] Le terme perruque est le terme général le plus employé. Si son étymologie est incertaine, cette expression argotique a vraisemblablement un lien avec l’idée de postiche, de fabrication d’un faux, de trompe l’œil. Elle pourrait encore être liée aux perruques autrefois réalisées par les coiffeurs, entre deux rendez-vous, à partir des cheveux coupés aux clients. Les termes varient en fonction de l’entreprise, de la région ou du pays : bousille chez les verriers, pinaille à Belfort, bricole au Creusot et en Bretagne, foreign [l’étranger] dans les usines ferroviaires de la ville de Derby en Grande-Bretagne, etc.

[19] Miklós Haraszti distingue deux écoles de perruqueurs : « Sur ce point, il y a d’un côté ceux qui ne regrettent pas de voir leur noble produit laisser transparaître à l’évidence sa vile origine, et de l’autre ceux qui tiennent fermement à une « finition » sans défaut. » Miklós Haraszti, Salaire aux pièces, Ouvrier dans les pays de l’Est, Paris, Seuil, 1976, p. 141-142.

[20] « Le temps d’exploitation se divise en deux périodes. Pendant l’une, le fonctionnement de la force ne produit qu’un équivalent de son prix; pendant l’autre, il est gratuit et rapporte, par conséquent, au capitaliste une valeur pour laquelle il n’a donné aucun équivalent, qui ne lui coûte rien. En ce sens, le surtravail, dont il tire la plus-value, peut être nommé du travail non payé. […] Toute plus-value, qu’elle qu’en soit la forme particulière, profit, intérêt, rente, etc., est en substance la matérialisation d’un travail non payé. Tout le secret de la faculté prolifique du capital, est dans ce simple fait qu’il dispose d’une certaine somme de travail d’autrui qu’il ne paye pas. » Karl Marx, Le capital, livre I, Paris, Garnier-Flammarion, 1969, p. 383.

[21] Perruqueur et professionnel dans un atelier de maintenance d’une compagnie aérienne, entretien réalisé dans le cadre de la Bourse de Travail Parallèle, le 24 octobre 2006.

[22] Voir le témoignage de Monsieur D licencié pour avoir fabriqué un barbecue pendant le temps de travail, in Marie de Banville et Bruno Dumont, Perruque, bricole et compagnie,…, document audiovisuel VHS, Solimane Production, 1998.

[23] Étienne de Banville, L’usine en douce, Le travail en « perruque », Paris, L’harmattan, 2001, p. 81.

[24] La déclaration de Xavier Boniteau (président de l’Union Patronale des Industriels de la Loire) permet de clarifier l’expression de « perruque autorisée » qui apparaît alors comme un oxymore : à la question posée par Marie de Banville : « Quelle est la tolérance au niveau de la perruque ? » le responsable patronal répond qu’il n’y a pas de marge de tolérance : « à partir du moment où un employé détourne soit de la matière première soit du temps – qui lui est payé par l’entreprise – à son profit pour la fabrication d’un objet quel qu’il soit, il s’agit d’un vol. Dès lors qu’il y a un accord tacite, il n’y a plus de perruque. S’il y a accord tacite, il n’y a plus de vol. Que se soit véritablement exprimé ou simplement tacite, c’est plus de la perruque. » Propos relevés par Marie de Banville et Bruno Dumont, Perruque, bricole et compagnie,…, document audiovisuel VHS, Solimane Production, 1998.

[25] Ces machines-outils miniaturisées sont souvent fabriquées dans le cadre de ce que l’on appelle une « perruque de retraite » ou « perruque de conduite ». Elle est offerte au collègue lors de son pot de départ.

[26] Étienne de Banville, L’usine en douce, Le travail en « perruque », Paris, L’harmattan, 2001, p. 9.

[27] Robert Kosmann, « Perruque et bricolage ouvrier », in Florence Odin, Christian Thuderoz(dir.), Des mondes bricolés ? Arts et sciences à l’épreuve de la notion de bricolage, PPUR, coll. « METIS LyonTech », 2010, p. 165.

[28] Miklós Haraszti, Salaire aux pièces, Ouvrier dans les pays de l’Est, Paris, Seuil, 1976, p. 144-145.

[29] Étienne de Banville dans L’usine en douce, Le travail en « perruque », Paris, L’harmattan, 2001, p. 90.

[30] Robert Kosmann, « Perruque et bricolage ouvrier », in Florence Odin, Christian Thuderoz(dir.), Des mondes bricolés ? Arts et sciences à l’épreuve de la notion de bricolage, PPUR, coll. « METIS LyonTech », 2010, p. 166.

[31] Michel de Certeau, L’Invention du quotidien tome 1 : arts de faire, Paris, Gallimard, 1990, p. 44.

[32] Les objets de grève sont produits en dehors de la production réglementaire de l’entreprise, tout comme les perruques mais à cette différence prés – et elle est de taille – qu’ils ont étaient produit en contexte de grève, c’est-à-dire pendant un temps – celui de l’occupation – ou les travailleurs décident eux-mêmes de la production de l’entreprise. Ces objets servent essentiellement à populariser et financer la grève.

[33] Quarante objets de grève sont conservés aux Archives Nationales du Monde du Travail implanté à Roubaix. Ils ont d’abord été déposés par Jean-Luc Moulène avant que ce dépôt ne soit transformé en don en 2006.

[34] Citation reprise dans l’article de Jean-Charles Leyris, « Objets de grève, un patrimoine militant. », In Situ, revue des patrimoines [en ligne], 2007, n°8 [consulté le 14/08/2011].

[35] La Pantinoise. Paquet de cigarettes rouge. France, usine des tabacs de Pantin (Seine-Saint-Denis), Seita, 1982-1983. Courtesy galerie Chantal Crousel, Paris © Jean-Luc Moulène – ADAGP, 1999.

[36] Propos recueillis lors du débat, avec les anciens ouvriers d’Alstom Saint-Ouen, qui succéda à la projection du film Le dos au mur de Jean-Pierre Thorn, le vendredi 4 décembre 2009 à la Médiathèque Persepolis de Saint-Ouen.

Règles et contraintes du jeu d’un travail en perruque

Petit récapitulatif des principales règles et contraintes du jeu d’un travail en perruque :

  1. Se trouver dans un contexte salarial : on pratique la perruque sur le lieu et pendant le temps de travail.
  2. La perruque suppose que le travailleur – ou les travailleurs – ait accès aux moyens de production et qu’il se réapproprie les outils et matériaux disponibles.
  3. Le but est de fabriquer ou transformer un objet, ce qui implique l’expression d’un « savoir-faire technique et professionnel ». En ce sens, il n’est pas toujours possible de faire de la perruque.
  4. Produite en dehors de la production réglementaire de l’entreprise, la perruque peut faire l’objet d’une commande (elle n’est pas exclusivement un travail « pour soi », elle peut être commandée par ou pour d’autres : collègues, amis, membres de la famille, etc.), mais elle est non marchande. On ne paye pas la perruque !
  5. Enfin, il faut sortir de l’entreprise l’objet « produit en douce », ce qui implique la fauche.