Entretien avec l’Espagnol et le Basque chaudronniers Alstom, Saint-Ouen, 2009



Entretien avec les chaudronniers l’Espagnol et le Basque réalisé dans les locaux d’Alstom à Saint-Ouen (9 décembre 2009).

Jan-m : Il y avait combien de chaudronniers ?

L’Espagnole : Oh, beaucoup, plus de trois cents. Un chaudronnier, ça sait tout faire. Après il y avait des postes plus spécialisés… Les postes spécialisés en pliage, en soudure, la mise en débit [débit des tôles]. [Arrivé en 1972 à Alstom, il a vu ses collègues faire des trucs qui n’ont pas de rapport avec le boulot.] Selon la place où tu es, par exemple celui qui est au débit, on lui disait : « tu me couperas un bout de tôle de telle dimension », il te disait « c’est pourquoi faire ? », tu lui répondais : « t’occupe pas c’est pour faire de la perruque » et il se démerdait pour trouver un bout de tôle à droite ou à gauche… tu demandais, tu ne te servais pas. Il y avait un mec qui gardait le stock de tôle, du moment que tu lui demandais, après il se démerdait pour trouver… après s’il avait besoin de faire quelque chose en soudure, bah, nous on faisait la soudure, c’était des échanges…

Jan-m : Tout le monde pouvait perruquer ?

L’Espagnole : Tout le monde oui, enfin ceux qui savaient.

Jan-m : Et au niveau du contrôle par l’encadrement ?

L’Espagnole : L’encadrement, il voyait [ce qu’on faisait].

Dans ce cas-là tu disais que c’étaient des chutes et que ça aller partir à la poubelle. Alors que ce n’étaient pas des chutes, mais ça, ils le savaient aussi. Du moment que tu étais sérieux et que tu faisais ton boulot et qu’on n’avait rien à te reprocher.

Jan-m : Mais dans les photos que tu m’as envoyées, il y a un barbecue qui est plutôt grand [rires…]

L’Espagnole : Oui bon bah ça, je l’ai installé dans l’atelier et tout… [rires…] je ne me suis pas caché. Quand on faisait des trucs, on ne se cachait pas. Je l’ai même porté ici, je l’ai essayé ici. J’ai pris un moteur de poste à soudure [pour le barbecue] pour faire la rotation du tourne broche. Le mec il me l’a bricolé alors qu’un poste à soudure ce n’est pas fait pour ça, hein. Un mec de l’entretien me l’a bricolé et puis… je t’ai dit c’était de l’entraide. J’en ai même deux trois [d’avance] en cas de panne.

Jan-m : Comment tu as eu l’idée ?

L’Espagnole : Il me fallait un moteur, j’en ai parlé autour de moi et un collègue m’a proposé l’idée d’un moteur de poste à soudure. Il y a un poste qui a eu un accident, qui s’est fait écraser par une tôle. J’ai récupéré le moteur.
Au début, je ne pensais pas que ça aller marcher, car la broche elle fait deux mètres. Le plus gros mouton que j’ai mis, il devait faire plus d’un mètre. Je ne pensais pas que le moteur réussirait à l’entraîner, parce que c’est lourd quand même. On a mangé à plus de soixante sur la bête. C’est du costaud. [rires…]

Jan-m : Comment tu as eu l’idée de faire un barbecue ?

L’Espagnole : C’étaient les circonstances. J’ai ma sœur qui s’est mariée. Elle m’a dit : « écoute je n’ai pas les moyens d’aller au restaurant, tu me ferais pas un bon barbecue, pour faire ça à la maison ? »
Et puis j’ai réfléchi à la question, et puis voilà. Au départ je voulais faire un barbecue et puis j’ai un collègue qui m’a dit : « pourquoi tu fais pas un méchoui ? » manuel quoi.

Jan-m : C’est combien d’heures de travail ?

L’Espagnole : Ah ça je ne sais pas. Quand on aime, on ne compte pas. [rires…] Mais je peux te dire que j’y ai passé du temps. [rires…]

Fabrications à l’atelier chaudronnerie d’Alstom Saint-Ouen, années 1980, collections et photos L’Espagnol.

Jan-m : D’une certaine façon, c’était une perruque collective ?

L’Espagnole : Oui, elles étaient presque toujours collectives d’une certaine façon, puisqu’on avait toujours besoin… moi si j’avais besoin de faire de la découpe, d’un poste à découpe, je pouvais y aller, enfin ce n’était pas mon poste, alors s’il y en avait un qui te voyait là-bas, il était sûr que c’était pour perruquer. Si tu vas sur le poste de quelqu’un d’autre, c’est pour perruquer.
Si tu avais besoin d’un bout de tôle [le magasinier] se débrouillait pour prendre ça dans le stock ou d’en commander. Lui, il se débrouillait, c’était pas mon problème ça. Comme nous on se débrouillait, s’il nous demandait quelque chose, on se débrouillait pour lui exécuter quoi.

Jan-m : Comment vous circuliez d’un poste à un autre ?

L’Espagnole : On pouvait aller de droite à gauche discuter avec les copains. Bon entre discuter et travailler d’un poste à l’autre, c’est autre chose, mais bon [rires…]

Jan-m : Il y avait des responsables ?

L’Espagnole : Oui, par section ou par groupe, il y en avait même plusieurs, y en avait pas mal.
Si un responsable nous faisait chier, on lui disait : « toi t’as rien à me dire, t’es pas mon chef, t’as qu’à voir mon chef »
En gros ça se passait comme ça quoi.
« T’as rien à foutre ici, c’est pas ton atelier » [on lui répondait] « je viens discuter avec des collègues, t’as rien à me dire, tu vas voir mon chef ». Alors après il allait voir ton chef et il te disait « bon tu vas pas me casser les couilles parce que l’autre il va porter plainte là-haut »
Le premier barbecue, je l’ai fait pour mon père. Pour qu’il soit dans son jardin. Puis quand il est mort, je l’ai récupéré. [description du barbecue]

[stop à 00:15’]

Jan-m : qu’elle est ta définition de la perruque ?

Définition de la perruque pour l’Espagnole [21’] : Pour moi c’est un petit peu un dû. Comme certains métiers ont des avantages. Quand tu travailles dans une banque, tu as un taux préférentiel par rapport aux autres. Pour moi c’est un dû, enfin je ne dirais pas que c’est un dû, mais c’est une chose normale. J’ai mon métier qui me permet de faire des trucs qui me servent à la maison. Comme les journalistes ont un abattage d’impôts. […]
Mon métier c’est de faire des objets en métal que ce soit des transformateurs ou autres choses. Un chaudronnier il sait tout faire, il peut tout faire. Le bureau de ma fille c’est moi qui l’ai fait. […]
On a cet avantage-là de pouvoir faire manuellement ce qui nous fait plaisir.
Les chefs nous demandaient aussi de fabriquer ou réparer des choses.

[Jean-Michel, dit le Basque, arrive dans la pièce. Il a un cancer du poumon lié à l’amiante. Il a fabriqué un alambic (un distillateur) et un pavillon en fer forgé (en perruque).]

Jan-m : À propos des objets de grèves ?

Le Basque : On en faisait pas pour garder des traces, on en faisait pour s’en servir. Lors de la grande grève de 1979, on a fabriqué des dessous de plat, des lampions… pour récupérer un peu d’argent pour la maintenance.
C’était surtout les chaudronniers qui fessaient de la perruque, les mecs qui étaient au câblage, qu’est-ce que tu veux qu’ils perruquent.
Pendant la grève les chaudronniers ont soudé les portes. On a aussi soudé la porte du directeur.

Jan-m : Est-ce que les objets de grève c’était de la perruque ?

Le Basque : Non, c’était pour récupérer un peu d’argent.

Définition de la perruque pour Le Basque [44’44”] : « C’est un travail pour soi, dans la mesure où tu en as l’utilité. »
[Il lui est arrivé, avec l’accord de la direction, de rester le soir (deux ou trois heures) pour travailler sur sa perruque, il a fait un puits.]
Le Basque ajoute : « On en faisait pour les chefs aussi. »


Entretien avec le Basque et l’Espagnole tous deux anciens chaudronniers d’Alstom Saint-Ouen, réalisé dans les locaux d’Alstom, le Mercredi 9 décembre 2009.

Perruque et travail en douce à Bata

Article écrit par Lise Lerichomme.

Publié Le 11 janvier 2017 sur le site de Strabic : http://strabic.fr/

De mémoire commune, la perruque n’a jamais existé à Bataville. Faute d’opportunité, faute de temps ou faute d’audace. La raison de cet irréalisé est peut-être à situer du côté de l’impossible aveu d’une pratique à la limite de la légalité. Les ouvriers-modèles de Tomáš Baťa, pour beaucoup formés et logés sur place1, tiennent à entretenir l’idée qu’ils étaient dignes de confiance, irréprochables et loyaux envers l’entreprise et les contremaîtres qui s’en faisaient l’incarnation dans chaque atelier.

Travailler en douce représente toutefois un pan de la culture ouvrière et du travail en usine, que l’on fabrique des chaussures, des voitures ou des chauffe-eau. Perruquer, c’est utiliser les matériaux, les outils et les lieux de son entreprise pour réaliser sur son temps de travail, en douce, des éléments pour soi. Il ne s’agit pas à proprement parler de recel ou de vol puisque ces éléments ne sont pas destinés à entrer dans un principe d’échange marchand, pourtant, cette pratique est souvent condamnée2. On bricole pour offrir un cadeau aux enfants, à la famille, aux collègues, ou pour dérober à son employeur le temps d’un travail qu’il nous impose et le convertir en activité dévolue à son seul plaisir.

Si le tour de force exige de l’habileté du savoir-faire et de la minutie, on ne raconte pourtant pas sa perruque. On ne demande pas non plus à son collègue s’il bricole. Cela ne se fait pas. Et lorsque l’on interroge les batamen, ils nous assurent, que « chez eux, ça ne se faisait pas », ou alors, « peut-être ailleurs, dans un autre atelier… », mais que de toute façon « il valait mieux que personne ne sache rien… ». Et pourtant, lorsque l’on s’attache à l’histoire des dernières années du site de production de Bataville, on devine en creux des récits qui apparentent les batamen à bien d’autres ouvriers. En période de conflits sociaux et de lutte, eux aussi se sont mis à produire des « perruques de grève », par solidarité ou désœuvrement. C’est en novembre 2016, lors d’une discussion avec Marie-Noelle Cornelius, ancienne piqueuse à Bata, et René Cornélius dit Coco, ancien batamen, déjà parti bien avant le dépôt de bilan, que l’histoire de ces objets bricolés a refait surface.

Perruquer à Bata ?

Les premiers indices sont venus de petites vaches en cuir, déposées par plusieurs anciens ouvriers du temps où la permanence de l’Université Foraine et Margaux Milhade étaient encore installés sur le site. On entend alors les premiers récits de réalisations circonstanciées sur le Site d’Hellocourt.

Vachettes de grève, ces souvenirs d’une lutte entretiennent le récit d’une fabrication limitée et non commercialisée, d’un travail fait pour soi.

Elles auraient été fabriquées entre juin et décembre 2001. Mais le bruit circule vite qu’elles ne sont pas de « vrais objets Bata », et qu’on les retrouve d’ailleurs « un peu partout en France ». Le modèle ingénieux a tout d’un exercice d’apprenti maroquinier. Il est d’ailleurs possible d’en trouver de nombreuses variantes en kit sur internet pour une somme modique. On n’aurait donc jamais vraiment travaillé en perruque à Bata ?

Bien au contraire. À Bataville, les petites vaches en cuir, sont plus qu’ailleurs le symbole d’un lieu. Elles évoquent le souvenir de l’ancienne ferme du site d’Hellocourt, du milieu rural au sein duquel est implanté le site de production et les tanneries pourvoyeuses du solide cuir Bata. Et, si le modèle n’est pas inédit, elles sont le symbole de l’issue de la saga Bata.

La perruque est certes l’indice d’un savoir-faire ouvrier d’exception, mais elle n’a pas prétention à l’inédit, ni à l’originalité. Si un modèle plait, il se laisse copier et se transmet de poste en poste et d’atelier en atelier, d’une usine à l’autre3.

La perruque est souvent un objet modeste, une réalisation du quotidien, pas vraiment une création d’artiste même si nombre d’entre eux s’intéressent à son potentiel émancipateur.

On perruque généralement pour se faire la main, « emmerder le chef », réguler de façon symbolique une production4 ou soutenir une caisse de grève.

Pourtant, du fait même de l’organisation du système Bata, aucune de ces raisons n’explique vraiment le travail en perruque sur le site d’Hellocourt.

Méticuleux et consciencieux, le travail en perruque est parfois regardé avec bienveillance et encouragé par les formateurs et les pédagogues puisqu’il est une garantie de l’implication future de l’ouvrier face à son travail. La culture ouvrière et l’imaginaire qui y est attaché sont au contraire proscrits par Tomáš Baťa dès la création du site dans les années 1930, loin de tout centre urbain. Il lui substitue avec efficacité une mythologie patriarcale et internationale.

Quant à s’opposer à la direction ou au chef d’atelier, il n’en était pas question à Bata. Marie-Noëlle explique : « on était bridés, on n’osait pas vraiment bouger ». De toute façon, « la cadence était dure » sur les machines, et en temps normal « on aurait pas eu le temps » de grappiller quelques secondes pour faire quoi que ce soit en plus. Pour finir, les ordres de fouille étaient quotidiens et très stricts. Sans parler de la surveillance omniprésente, qui achevait de dissuader quiconque aurait voulu travailler pour soi.

« On était pas des méchants »

Ce qui explique l’existence du travail en perruque à Bata, c’est le récit, plus simple et plus maussade, de l’occupation d’interminables journées de grèves à une période où les salariés avaient découvert l’avenir bouché de l’entreprise à laquelle ils avaient tout donné. Les batamen à l’arrêt depuis le début du mois de juin 2001 ont alors commencé à combattre l’angoisse de l’incertitude par la fabrication de petits riens, pour eux. Peu à peu, certains « emportaient des chutes de cuir puis des demies-peaux qui comportaient des défauts » et n’auraient pas été utilisables pour la production. Si, au début, les chefs « râlaient » et « menaçaient », au fur et à mesure de l’été, on se cachait de moins en moins pour fabriquer de petits articles de maroquinerie en tissu ou en cuir.

On commençait même à porter ses réalisations en plein jour, à la vue de tous.

Fait inédit à Bata on circulait aussi d’un atelier à l’autre, pour rencontrer les autres ouvriers, demander aux coupeurs d’adapter des gabarits conçus le long des lentes journées à l’atelier. Puis, ce fut l’atelier des piqueuses qui fut le plus sollicité, on venait les voir, elles, pour finaliser d’ambitieux projets de trousses, sacs à main ou besaces. On échangeait les idées, on copiait, on améliorait, on ajustait les projets aux goûts des uns et des autres.

A Bata, « on était pas des méchant, les CRS ne sont même jamais venus » racontera Marie- Noëlle. La réalité est que la pression restait constante sur les employés, qui bien que grévistes en grande majorité, savaient que seuls un petit nombre d’entre eux seraient repris après le dépôt de bilan.

Tout fut fait pour éviter que la matière première, les ateliers et les machines soient saccagés par les grévistes, dans une lignée historique d’actions de lutte5. Seuls certaines réserves de cuir, à l’extérieur, furent brûlées, bien après, lors de piquets qu’il n’était pas besoin de vraiment défendre6. Les petites perruques faites par les uns et les autres, même des semaines durant, ne représentaient pas l’enjeux de la lutte entre les salariés et Bata. « Le dépôt » situé sur le site, contenait un trésor de guerre dont la valeur est alors estimée à plus de dix million d’euros. Ces milliers de paires prètes à être expédiées étaient une ressource unique à la portée des grévistes, inespérée caisse de grève en nature.

Mais « le piège était là », la proposition du paiement de la totalité des jours de grève sans sanctions en cas de reprise de travail fut l’argument imparable d’une société qui pouvait compter sur la fidélité de ses employés7. De façon paradoxale et cynique, la perruque à Bata fut financée intégralement, sinon soutenue par la firme. C’est là un cas presque unique.

Un Noel en or ?

Des années après restent pourtant d’innombrables objets et accessoires, bricolés durant cet été là. Ces petits riens furent distribués largement par les batamen à leurs familles et amis au noël qui suivi de quelques jours seulement la fermeture brutale de l’usine.

Certains chefs d’ateliers avaient eux aussi passé commande, pour que les ouvriers confectionnent pour eux des ceintures et autres objets frauduleux.

De la musette en cuir, fabriquée par la nièce de Coco dans un souple cuir vert sombre pour « recevoir, tout juste, la bouteille de rouge et le casse-croute du midi » aux élégantes ceintures imaginées par Marie-Noëlle, on devine, quinze années après, le nombre d’éléments qui, usés, n’ont pas été conservés.

Mais les porte-monnaie en cuir, destinés à recevoir la petite monnaie, furent les « stars de cet hiver 2001 », surtout ceux réalisés en cuir doré, utilisé en abondance pour confectionner sacs à main, trousses de toilettes et pochettes.

Maigre consolation que ces objets de peu, qui s’ils rappellent des souvenirs parfois agréables, ont toujours un goût amer pour la plupart des ouvriers ayant vécu cette période de grève. Etienne de Banville évoque le cas particulier de ce qu’il identifie comme le « deuil industriel » des ouvriers qui se sentent coupables d’une pratique qui n’avait pourtant que très peu d’impact sur la production générale. Implacable logique de la culpabilité de celui qui n’aurait pas fait assez pour sauver son usine.

« L’entreprise ou j’ai perruqué à fait faillite ; et si, pour partie, oh ! certes, pour une très petite partie j’en étais un peu responsable8 ? »

Notes

  1. Le Centre de Formation fut créé à Bataville dès 1938 et accueillait des jeunes à partir de 14 ans pour obtenir un CAP ou un diplôme d’Agent de Maîtrise Production. Les ouvriers Bata étaient, de façon unanime, considérés comme particulièrement habiles, travailleurs et bien formés. ↩︎
  2. Voir la définition de Robert Kosman, Kosman, R., 1999. « La perruque ou le travail masqué ». Renault. Histoire 11 (juin), Société d’histoire du groupe Renault, Boulogne-Billancourt, 20–27. Voir également, Etienne de Banville, L’usine en douce, le travail en « perruque », Paris l’Harmattan, 2001. ↩︎
  3. Là encore, voir Robert Kosman, 1999. « La perruque ou le travail masqué ». Renault. Histoire 11 (juin), Société d’histoire du groupe Renault, Boulogne Billancourt, p. 25. ↩︎
  4. Si l’idée est par ailleurs contestée, le sociologue Michel Anteby http://people.hbs.edu/manteby/SocioduTravail.pdf pose l’idée que le travail en perruque, toléré par certains dirigeants, constituerait un outil de régulation du système de production, qui, de fait ne serait plus uniquement au bénéfice de l’entreprise. Il s’agirait alors d’une « rémunération discrétionnaire non officielle ». ↩︎
  5. Voir par exemple, Les Luddites en France, Résistance à l’industrialisation et à l’informatisation, Tome 1, Montreuil, L’échappée, 2010. ↩︎
  6. Pour un récit de la fin du conflit et de ses conséquences, voir l’article de Nicole Gauthier du 26 juin 2001 : http://www.liberation.fr/futurs/2001/06/26/bataville-cite-trahie_369292 et celui de Mathieu Magnaudeix daté du 13 juillet 2009 : https://www.mediapart.fr/journal/economie/130709/bata-huit-ans-apres-le-plan-socialque-sont-ils-devenus. Pour une perspective plus large, voir l’article d’Alain Gatti, http://www.uqtr.ca/revue_travail/Articles/2003Vol1Num4pp125-137Gatti.pdf. ↩︎
  7. voir le film de Jérôme Champion, Pas un pas sans Bata, 2003. ↩︎
  8. Etienne de Banville, L’usine en douce, le travail en « perruque », Paris l’Harmattan, 2001, p. 89. ↩︎

Galerie des autoreprésentations au travail

Origine du projet

En 2006, dans le cadre de la Bourse de Travail Parallèle, un espace a été proposé pour les documents transmédiatiques ayant trait à la représentation et à l’autoreprésentation des travailleur·euses sur leur lieu et durant leur temps de travail. Il s’agissait de maintenir actifs les rapports aux enjeux tels que l’ambiguïté des jeux de rôles endossés par les salarié·es au travail et les possibilités de renversement de la mascarade salariale par des formes d’autoreprésentations.

La BTP offrait donc l’occasion d’initier un appel à contribution dédié aux différentes formes d’autoreprésentation au travail : photographies, vidéos, sons, textes, objets détournés…

Toutes les pratiques d’autoreprésentation réalisées sur les lieux de travail sont les bienvenues pour enrichir cette archive collective et prolonger cet échange entre travailleur·euses. Cet appel à contribution est toujours d’actualité et vous pouvez participer à cette galerie d’autoreprésentations au travail en contribuant ici :

Swap photo at work / Échange de photo au travail

En juin 2007, l’occasion d’une nouvelle exposition du collectif Au travail / At work à la Toronto Free Gallery (du 28 juin au 28 juillet 2007) a permis de proposer aux membres de ce réseau et au public présent, un espace d’échange d’autoportraits au travail.

Il s’agissait de poursuivre cette logique d’échange non-marchand tout en mettant l’accent sur l’enjeu – y compris même peut-être politique – de s’essayer à trouver des formes d’autoreprésentation pour les travailleur·euses. Sur la base d’un protocole d’échange, à la façon d’un don / contre-don, l’objectif était de collecter, petit à petit, d’autres autoportraits au travail pour enrichir les archives et la « base de documentation » de la Bourse de Travail Parallèle.

Pour ce faire, j’envoyais donc au Canada une grande enveloppe avec plusieurs photographies de différents autoportraits au travail que j’avais également tiré sur les machines du labo pour lequel je travaillais alors.

Ces photographies autoproduites étaient présentées dans des « post-a-photo » – des cartes postales personnalisables (que l’on peut exposer tels des cadres photographiques « à poser ») que j’avais escamotées sur mon lieu de travail – et placées à disposition du public.

Ce dispositif prenait alors la forme d’une incitation au troc puisqu’en échange des photographies placées à leur disposition, les at-workers canadiens étaient invités à contribuer en prenant également une « post-a-photo » – une carte « vierge », mais déjà prérédigée à mon nom et à mon adresse postale de destination –, afin d’y insérer une photographie de leur autoportrait au travail puis de me l’expédier en retour.

En somme, ce protocole tendait à créer un « pont postal » entre les at-workers situés des deux côtés de l’atlantique. Deux « post-a-photo » ont franchi l’océan : celle de Dominique Sirois puis celle de Dominic Gagnon.

Dominique Sirois, Savon sur miroir, euphorie (Série : Actions-fluides), Montréal (QC), reçu en 2007
Autoportrait casqué de Bob the Builder, Montréal (QC), reçu en 2007

J’ai été particulièrement touché de les recevoir, car cela signifiait que tous les deux avaient consenti au protocole proposé et qu’ils avaient accepté de prendre le temps de participer à cet échange de cartes postales en suivant alors les anciennes règles édictées par la planète de l’art postal ou du mail art1, mais à l’ère des courriels électroniques transmis à la vitesse d’un clic.

Notes

  1. Au sujet du Mail art voir notamment Jean-Marc Poinsot, Mail art, Communication à distance, Concept, Paris, Cedic, novembre 1971 ; et Jean-Marc Poinsot, « Mail Art et envois », Nouvelles de l’estampe [En ligne], 239 | 2012, mis en ligne le 15 octobre 2019, consulté le 8 décembre 2020 sur le site DOI : https://doi.org/10.4000/estampe.1035 ↩︎

La perruque ou la préhistoire du hacking

Cet article est une version remaniée et augmentée de l’article « La perruque : un des arts tactiques au travail » [« Homer-making: a tactical art at work » traduction vers l’anglais de Caroline Thuillier], paru en 2019 sur le site dédié aux « pratiques du hacking » dans le cadre de la ligne de recherche Pratiques du hacking initiée et coordonnée par Karine Lebrun (artiste et enseignante à l’EESAB site de Quimper).

Il pourrait apparaître quelque peu extravagant d’envisager un rapprochement de la pratique du hacking avec celles de la perruque, tant on n’a eu de cesse que de décréter son « déclin », supposé concomitant à l’émergence de la commande numérique dans les procès de production.

Dans une interview qu’il accordait en 2006 au journal Libération Étienne de Banville tenait des propos peu réjouissants quant à la possibilité de la maintenir active dans les industries1 :

« la perruque connaît aujourd’hui un déclin… Cette pratique a suivi l’évolution du travail industriel. La mise en place des chaînes de production a réduit la marge de manœuvre dont bénéficiait l’ouvrier dans son atelier. Mais c’est surtout l’introduction de la robotique, qui a porté le coup de grâce à la perruque. Toutes les opérations de production, ainsi que l’identité de leurs auteurs y sont mémorisées. Il n’y a plus d’anonymat possible. Le phénomène est renforcé par la “ chasse au temps ” et la restriction toujours plus grande de l’autonomie dans le travail. Les seuls lieux où la perruque traditionnelle résiste, ce sont les entreprises de petites tailles ou artisanales. »

Ainsi, la « révolution technologique et numérique » aurait eu pour effet de reléguer à une histoire révolue la pratique de la perruque, du moins celle traditionnelle, qui pouvait se glisser, jusqu’alors, dans les interstices de la production industrielle. Pourtant, comme l’écrivait déjà en 1980 Michel de Certeau dans l’introduction au chapitre qu’il consacre à la perruque :

« Il n’est pas possible de cantonner dans le passé, dans les campagnes ou chez les primitifs les modèles opératoires d’une culture populaire. Ils existent au cœur des places fortes de l’économie contemporaine. C’est le cas de la perruque. […] Elle réintroduit dans l’espace industriel (c’est-à-dire dans l’ordre présent) les tactiques “ populaires ” de jadis ou d’ailleurs2. »

Ce serait donc plutôt au regard de la survivance de ces « arts tactiques » au travers les âges, qu’il serait possible de démontrer que la pratique de la perruque se conjugue toujours dans le présent du hacking, et que les figures du hacker et du perruqueur se rejoignent à de nombreux égards.

D’ailleurs, les hackers qui travaillent dans le secteur de l’informatique et qui ont pour mission de manipuler le code et le matériel informatique auront souvent l’occasion de se faire perruqueurs et de s’adonner à des productions parallèles sur leur temps de travail (création ou maintenance de sites internet, conception et réalisation de programmes, de jeux ou autres logiciels, etc.). Et, de leur côté, les perruqueurs qui travaillent dans d’autres industries éprouveront de plus en plus le besoin de se muer eux-mêmes en hacker. En effet, dans les ateliers de production contemporains, l’informatisation, l’intelligence artificielle, la robotisation et l’automatisation des moyens de production ont considérablement bouleversé les conditions de réalisation d’une perruque et ont fait du savoir-faire de programmation le corrélat indispensable à cette pratique. Les salariés qui souhaitent faire dévier de leur fonction première des machines (ou machines-outils à commande numérique) préprogrammées pour accomplir des tâches de production définies par la direction, devront alors être en capacité de les reprogrammer. En effet, lors d’un entretien réalisé avec René F (dans la région de Lyon) en 1996, Étienne de Banville, alors plus enthousiaste face au déclin programmé de la perruque qu’il prédira dix ans plus tard, démontrait qu’une chaîne de production fabriquant des emballages métalliques (destinés à l’agroalimentaire) pouvait être entièrement reconfigurée par une équipe de nuit qui trouvait alors le temps de fabriquer des boîtes d’air. S’il est vrai qu’il est souvent plus facile de perruquer et de sortir l’objet de son travail lorsqu’on occupe un poste de nuit, en l’occurrence, la chaîne de production avait été complètement détournée de sa programmation, déviée de sa fonction première dans l’objectif de confectionner des flotteurs devant servir, pour le compte d’une association de maison de jeunes, à la création de radeaux pour descendre le Rhône3.

Et pour redonner un peu de baume au cœur à cet endroit, on pourra se rassurer sur l’avenir de cette pratique en apprenant que la perruque, y compris en milieu carcéral, fait toujours et encore des émules. En effet, selon l’agence de presse Reuters « des détenus travaillant dans l’imprimerie d’une unité correctionnelle du Vermont ont réussi à introduire l’image farfelue d’un cochon dans un écusson de la police d’État4 ». Mais plutôt que de détenus, il s’agissait en l’occurrence de prisonnièrEs puisque selon Andy Pallito (le commissaire du département des services correctionnels), ce sont des détenuEs du centre de travail pénitentiaire de Windsor qui ont été les responsables de la retouche de l’autocollant5. Reprenant l’écusson officiel qui représente une vache tachetée sur fond de montagnes enneigées, les prisonnières ont ainsi laissé déborder leur imagination et créativité et elles ont proposé une version qui représentait l’une des taches de la vache en forme de cochon. Retouché en 2009, une trentaine de voitures de police arboraient encore en 2011 cet emblème détourné.

L’emblème de la police de l’État du Vermont détourné

Le cochon aurait pu s’afficher sur les véhicules des forces de l’ordre encore de nombreuses années si un employé de la police, en lavant sa voiture de fonction, n’avait remarqué la farce et ne l’avait signalée à sa hiérarchie (soit seulement deux ans après que le forfait ait été commis). En déclarant que cette image « déshonore la mémoire de ces membres passés et présents, en particulier pour ceux qui ont perdu la vie dans l’exercice de leurs fonctions6 », Stephanie Dasaro, la porte-parole de la police d’État confirmait que ce détournement imagé faisait directement référence au mot péjoratif de porc (« pig ») pour désigner la police. Dans une logique de « tolérance zéro » (la doctrine des « broken windows » chère à l’ancien maire de New York, Rudy Giuliani) la police a immédiatement déclaré que « les 60 autocollants de porte (de 16 pouces) seraient retirés dès que cela serait possible7. » Mais contre cette politique de remplacement des autocollants, qui selon le ministère du service carcéral (The Department of Corrections) a coûté 780 $8, le musicien local Cid Sinclair, convaincu qu’il est préférable d’en rire plutôt que de faire payer aux contribuables des dépenses inutiles, a lancé une pétition pour « sauver les cochons du Vermont » (« Save the Vermont Pigs! ») qui a été signée par 674 personnes9. Ainsi, grâce à ce détournement de l’intérieur de la prison vers l’extérieur, on a pu apprendre que l’État du Vermont passait des contrats avec des établissements correctionnels employant des prisonnières pour fabriquer des produits imprimés comme des plaques d’immatriculation et des décalcomanies pour les patrouilles de la Police. Bien entendu, les prisonnières qui ont travaillé alors en douce à la modification de la conception du logo pour ces décalcomanies en perruque ont fait l’objet d’une enquête, mais, selon le commissaire du département des services correctionnels, les farceuses n’ont jamais pu être identifiées10…

Ainsi, à côté des anciennes formes de bricolage à l’usine qui se maintiennent et perdurent là où c’est encore possible, de nouvelles dispositions tactiques prennent la place dans ces ateliers où les nouvelles technologies s’imposent. Dans ces entreprises, c’est désormais l’opérateur qui a la main sur la commande numérique qui sera – tel un hacker informatique – le plus qualifié et le mieux placé dans la chaîne de production pour pouvoir perruquer.

Aussi, si avec Stephen Wright nous pouvons faire du braconnier une figure « préhistorique du hacker11 », il pourrait bien en aller de même, tout au moins depuis la constitution du salariat, de cette autre figure du travailleur en perruque, car, tout comme le braconnier qui fait « usage de ce qui ne lui appartient pas en propre12 » ou le hacker qui, selon la définition proposée par Karine Lebrun, « brise les codes et détourne des machines en vue de les adapter à son usage13 », le perruqueur fait un usage détourné et réapproprié des moyens de production auxquels il a accès sur son lieu et pendant son temps de travail. Cependant, et quand bien même le travailleur en perruque pourrait préfigurer un certain type de hacker et qu’à ce titre, il serait tentant d’envisager la pratique de la perruque comme une forme de « hacking au travail », il convient de rappeler que chacune de ces pratiques est spécifique. De cette façon, si le braconnage et la perruque offrent de nombreux points communs avec le hacking – en particulier lorsqu’il est entendu comme l’activité qui consiste à modifier, bidouiller, bricoler, détourner… des éléments (tel qu’un logiciel et/ou du matériel informatique) afin qu’ils puissent avoir des comportements autres que ceux pour lesquels ils ont été conçus – ces différentes pratiques ne sauraient être amalgamées les unes aux autres.

C’est pour cette raison, qu’au cours de cet article, nous nous intéresserons exclusivement à la pratique de la perruque, en commençant par nous essayer au jeu d’une définition afin de circonscrire plus précisément le domaine concerné.

Perruko quésaquo au juste ? : jeux et enjeux d’une définition.

Lorsqu’on questionne la définition de la perruque – dont l’origine même du nom est méconnue14 – on constate assez rapidement qu’il y a autant de définitions possibles de cette pratique qu’il y a de pratiquants et de terrains différents de jeux. On pourrait cependant se risquer à définir le travail en perruque de cette façon : il consiste, pour un travailleur dans un contexte salarial (sur le lieu et pendant le temps de travail), en la réappropriation (individuel et parfois collectif) des moyens de production disponibles (matériaux et outils de production) afin de fabriquer ou transformer un objet en dehors de la production réglementaire de l’entreprise.
Bien évidemment, cette définition ne peut être entendue ici que comme un jeu (dont les règles mêmes sont discutables) car, comme toutes celles qui se donnent par ailleurs, elle ne serait jamais suffire en l’état à recouvrir tous les aspects de ce que le travail en perruque suppose ou à le qualifier, par différenciation, en rapport à ce qu’il n’est pas. De cette façon, si le mérite de notre définition – dérivée de celle de Robert Kosmann15 – est de ne pas faire de la perruque un travail exclusivement réalisé « pour soi » – la perruque peut être commandée par ou pour d’autres (collègues, amis, membres de la famille…) voir même participée clandestinement à un dessein politique autrement plus vaste que la seule satisfaction de l’opérateur qui s’y adonne –, elle omet cependant de préciser par exemple, qu’il s’agit toujours d’un travail non-marchand. En ce sens, la pratique de la perruque se définie en se distinguant d’autres « pratiques parallèles » comme l’entreprise clandestine (ici le produit de l’activité réalisée dans l’entreprise est vendu) ou le travail au noir (l’activité rémunérée est réalisée hors de l’entreprise) et se différencie aussi d’autres pratiques à la marge telles que la flânerie salariale, les achats ou les jeux en ligne etc. Il ne s’agit pas de hiérarchiser ces pratiques16 – en fonction de leur caractère supposé plus ou moins moral –, mais étant donné que la perruque est souvent confondue avec d’autres types de détournement au travail, il nous apparait utile d’en préciser les contours. Réalisée sur le lieu et pendant le temps de travail, la perruque est non-marchande. Elle n’est pas vendue car elle n’est pas considérée par son producteur comme une marchandise : on ne paye pas la perruque, c’est là l’une de ses caractéristiques principales. Lorsqu’elle n’est pas réalisée « pour soi », elle est le plus souvent offerte et, dans des logiques de « don /contre-don », elle peut-être échangée.
De même, si ce travail « produit en douce » implique bien la fauche – la dernière étape de cette pratique suppose de sortir de l’entreprise l’objet de son travail – il n’est pas réductible à un simple vol, puisqu’il est avant tout l’expression d’un savoir faire technique souvent acquis lors de la formation professionnelle suivie par le « salarié-perruqueur ». Le salarié qui veut faire une casquette17 est donc tributaire du poste de travail qu’il occupe dans l’entreprise, du temps dont il pourra disposer – ou plus exactement soustraire – et de son savoir-faire pratique18. Il faut avoir accès aux moyens de production, c’est-à-dire savoir faire fonctionner les outils (fraiseuse, tour, chalumeaux…) et savoir travailler la matière première (bois, métaux, verre…). C’est pourquoi la production d’une perruque est d’abord le fait d’ouvriers qualifiés et, dans ces conditions – celles de la division du travail –, le « renvoi d’ascenseur », par exemple entre collègues, n’est pas toujours possible. Tout poste de travail n’est pas propice à la production de bricoles et ne donne donc pas les mêmes possibilités de réciprocité. Cependant, l’usage veut que s’il n’est pas possible de rendre la pareille, la perruque sera échangée contre un « coup à boire », un paquet de cigarettes, une bouteille de vin ou de Ricard, une invitation au restaurant, etc. Le « contre-don » varie en fonction du temps passé et de la difficulté de l’ouvrage effectué par le perruqueur.
Comme nous pouvons le voir, si la définition de ce terme fait souvent l’objet de discussions et controverses, c’est sans doute qu’il s’agit toujours d’y adjoindre nombre d’autres règles qui sont, pour chacune d’elles, également essentielles à la compréhension affinée du jeu d’un travail en perruque. De cette façon, plutôt que d’ajouter ici une énième définition amputée du travail en perruque, nous aurions été probablement plus avisé d’en présenter directement des règles du jeu [ce à quoi nous nous aventurons dans l’encadré intitulé : Petit récapitulatif des principales règles et contraintes du jeu d’un travail en perruque].

De la perruque comme déviance à la déviance comme art de la résistance.

Pratiquée sur le territoire de l’autre et avec les moyens disponibles in situ, la pratique de la perruque est donc un art de la tactique au sens où Michel de Certeau l’entend19. Elle est une activité qui peut être ludique car elle fait du contexte de travail un lieu de jeu, de détournement tactique des contraintes routinières.
Peu étudiée, cette pratique est très largement répandue dans les mondes du travail salarié, même si on la retrouve le plus souvent associée aux modes de production industriels. Si on ne sait pas exactement quand le terme de perruque est apparu, on peut dire de cette pratique de détournement des moyens de production qu’elle est probablement aussi ancienne que le salariat20. Elle est pratiquée de façon plus ou moins clandestine car sa tolérance, comme sa répression, varie selon les entreprises. Mais si elle n’est pas toujours réprimée par le patronat, il serait inexact de percevoir cette pratique comme un simple vecteur favorisant la régulation du travail. À l’encontre du sociologue Michel Anteby, qui dit de la perruque qu’elle pourrait bien appartenir à ces « zones grises tolérées par l’encadrement et/ou la direction de l’entreprise » et pourrait être perçue comme « une rémunération discrétionnaire » voir même douée d’ « une fonction de régulation » de l’ « ordre productif dans l’usine »21, il serait tentant d’inventorier ces différentes pratiques et de les placer automatiquement dans la catégorie générique de celles qui résistent. Mais le problème que nous pouvons rencontrer avec une telle pratique, dont la nature est d’être souterraine, éparpillée, le plus souvent solitaire et sans revendication, c’est qu’en la nommant comme « résistance » de manière systématique, nous décidons de la « faire parler » là où les pratiquants eux-mêmes n’en parlent que très peu et plus rarement encore pour la qualifier en terme de résistance. Pratiquée anonymement et (semi-)clandestinement – à la différence d’une contestation collective qui se pose comme telle en prenant par exemple appui sur une plate-forme de revendications – il est difficile de décider d’interpréter cette pratique comme résistante sans sur-interpréter.
La question pourrait être alors de savoir, qu’est-ce qui fait résistance ? Non pas tant du point de vue de ceux qui s’adonnent à cette pratique, qu’au regard de ceux qu’elle pénalise : les propriétaires des entreprises et leurs délégataires. Qu’est-ce qui fait résistance pour la direction ? Nous pensons que cette question peut nous renseigner sur ce qui fait – ou pas – résistance. C’est un peu la même logique qu’utilise Howard Becker pour définir la notion de déviance : « …la déviance n’est pas une qualité de l’acte commis par une personne, mais plutôt une conséquence de l’application, par les autres [ceux qu’il nomme également les “entrepreneurs de morale”], de normes et de sanctions à un “transgresseur”22. » De cette façon, il ne s’agit pas de substantialiser l’acte de transgression commit par un salarié dans l’entreprise (il n’y a pas en soi de « bonne » ou de « mauvaise » déviance) mais, afin de repérer la déviance (ce qui dévie de la production réglementaire) et comme Howard Becker nous y incite, nous pouvons regarder du côté de la norme qui est transgressée, de ceux qui la mettent en place et observer les sanctions qui sont appliquées.
Et si c’est la norme qui fixe la déviance, il faudrait tout d’abord rappeler que la perruque est la plupart du temps considérée comme illégale – y compris dans les règlements intérieurs des entreprises. Et Michel Anteby ne s’y trompe pas lorsqu’il fait de l’analyse de ces règlements le moyen de trouver « une preuve “négative” de l’existence d’une pratique.  Si une pratique est systématiquement interdite ou pénalisée, c’est sans doute qu’elle doit exister23. » Et c’est d’ailleurs en adoptant ce même raisonnement que Robert Kosmann a pu trouver les indices nécessaires à l’affirmation de l’existence de la pratique de la perruque dès le XVIIe siècle. L’auteur de Sorti d’usines s’est ainsi appuyé sur les ordonnances royales adoptées sous le règne de Louis XIV et pilotées par Colbert alors secrétaire d’État à la Marine – précisant notamment l’interdiction faite aux ouvriers de fabriquer (pour leur propre compte ou celui des officiers) des « meubles et autres ouvrages », les peines encourues par les ouvriers qui seraient pris sur le fait (sanctions pouvant aller de « unécu d’amende pour ceux qui sortiraient des morceaux de bois et coupeaux » jusqu’à des punissions corporelles pour « ceux qui ser[aient] saisis de clous ou autres choses appartenant à Sa Majesté ») et les conditions de fouille à la sortie de l’Arsenal de Brest24 – pour attester que la perruque est effectivement une pratique aussi ancienne que le salariat. De cette façon, l’examen de ces règlements prohibant le travail en perruque, ne confirme pas seulement de son « existence », il nous permet, simultanément, de repérer où, quand et pour qui… elle constitue une pratique qui résiste – et qui résiste à telle point que les patrons cherchent à l’empêcher par le recours explicite à des menaces de sanctions. Et si elle ne condamne plus aujourd’hui à des châtiments corporels, comme ce fut le cas au XVIIe siècle, elle expose encore néanmoins celui qui s’y adonne à des sanctions patronales, pouvant aller jusqu’au licenciement. Le film Perruque, bricole et compagnie,… de Marie de Banville et Bruno Dumont nous donne ainsi accès au témoignage de Monsieur D licencié pour avoir fabriqué un barbecue pendant le temps de travail25.
Bien sûr, il peut arriver, dans certain cas seulement, que les employeurs ou agents de maîtrise épousent ce qu’ils ne peuvent éviter et acceptent alors de « fermer les yeux » sur la bousille, dans le cadre d’un contrat implicite qui vise à accorder au perruqueur une bienveillance en contrepartie d’un travail correctement exécuté pour le compte de l’entreprise. Mais cette tolérance reste précaire et révocable : « Elle ne fait aucunement partie des droits acquis bénéficiant d’une permanence reconnue26. » La preuve en est de notre malheureux amateur de grillades qui, au moment du changement de la direction d’entreprise, a continué de fabriquer son barbecue au vu et au sus de tous sans se douter que les règlements intérieurs seraient dorénavant effectivement mis en application et qu’il en ferait ainsi les frais27.
De plus, le patron des patrons Xavier Boniteau (qui était président à la fin des années 90 de l’Union Patronale des Industriels de la Loire) permet de clarifier – du point de vue du proprio – l’expression de « perruque autorisée » qui apparaît alors comme un oxymore. À la question qui lui est posée par Marie de Banville (toujours dans le film Perruque, bricole et compagnie,…) : « Quelle est la tolérance au niveau de la perruque ? » le taulier répond qu’il n’y a pas de marge de tolérance : « …à partir du moment où unemployé détourne soit de la matière première soit du temps – qui lui est payé par l’entreprise[sic] – à son profit pour la fabrication d’un objet quel qu’il soit, il s’agit d’un vol. Dès lors qu’il y a un accord tacite, il n’y a plus de perruque. S’il y a accord tacite, il n’y a plus de vol. Que se soit véritablement exprimé ou simplement tacite, c’est plus de la perruque28. » Paradoxalement, on a là, de la bouche d’un patron-perruquier29 – d’un « entrepreneur de moral » dirait Howard Becker –, une définition tout-à-fait acceptable de ce qui relève – ou pas – de la perruque et de ses frontières normatives.

De la perruque comme art de la résistance recyclée au service de la lutte de classe.

La perruque est donc interdite par le patronat dans la plupart des entreprises car elle est une pratique de réappropriation directe des moyens de production sur le temps de travail. En ce sens, le travail en perruque remet en cause la légitimité du pouvoir patronal à disposer seul de la propriété privée des moyens de production mais aussi à jouir de la plus-value dégagée par un temps de travail qu’en réalité – et contrairement à ce que nous en dit le singe – il ne paye pas. Le « travail de la main gauche » est une forme, parmi d’autres, de réappropriation directe de ce que Karl Marx donne pour être un « surtravail non payé30 », non rémunéré. Même si ce grappillage ne représente qu’une infime réappropriation par rapport aux richesses produites et à la plus-value dégagée par l’entreprise, en faisant de la perruque, on cherche à récupérer un petit peu de ce qui nous a été volé. Et c’est sans aucun doute pour affirmer ce temps libéré et ces moyens réappropriés que certains perruqueurs présentent fièrement leurs objets en indiquant le temps de travail que cela leur a demandé : « Ce sabre [réalisé en perruque] m’a demandé une semaine de travail31 ! ». Aussi, l’objet en tant que résumé de l’activité de production est la trace résultante d’un moment pris, ou plutôt arraché, au contrôle réglementé et divisé du travail. L’objet obtenu est le trophée de ce que l’on pourrait appeler un « faire avec en résistance », il est la victoire d’un « Faisons-le nous-même ! » sur l’ordre patronal et la hiérarchie toujours seule habilitée à décider, diriger, surveiller et contrôler l’exécution du travail.
Ce qui fait de cette pratique, abordé d’un point de vue politique, une proche cousine d’autres pratiques que l’on peut qualifier de communiste libertaire ou d’anarcho-syndicalistes. Effectivement, à l’état embryonnaire, le travail en perruque permet l’exercice quotidien de l’auto-organisation (« ce travail-là, nous le planifions nous-mêmes et l’exécutons comme bon nous semble32 »), de l’action directe (il suppose une réappropriation et un retournement direct des moyens de production), et il implique une remise en cause profonde de la division technique et sociale du travail entendue comme source d’aliénation car ceux qui s’y adonnent sont déterminés à résister à un travail monotone, parcellisé et aliénant.
Mais à coup sûr, tous les perruqueurs ne se reconnaîtront pas dans ce type de légitimation politique et ne verront là qu’une construction théorique de plus : On fait ça comme ça, pour s’occuper et parce qu’on sait le faire aussi, c’est tout.
Pourtant la pratique de la perruque reste souvent associée à l’idéal d’une production socialisée ou a ce que Miklós Haraszti nomme la Grande Perruque :

« Si les experts de la production n’étaient pas tout à la fois dispensateurs de nos moyens d’existence et maîtres de la discipline comme du rendement, alors ce serait l’âge de la Grande Perruque. A la place du sens aliéné, imposé du dehors par le salaire (et sa négation : le non-sens d’un réconfort interdit), viendrait l’extase du besoin authentique. Le travail en perruque, précisément par son non-sens du point de vue de l’usine, est l’annonce tranquille et obstinée du besoin d’un travail dont l’unique stimulant, plus fort que tout autre, serait la conviction que notre travail, notre vie et notre conscience sont gouvernés par nos propres buts. La Grande Perruque se ferait sur des machines, mais celles-ci seraient subordonnées par nos experts à la double exigence de besoins véritables et de notre liberté face à elles. Ce serait le crépuscule de la technologie des chronos. Nous produirions uniquement ce dont auraient besoin les travailleurs en perruque associés et qui nous permettrait de rester les travailleurs unis du travail en perruque. Et nous le produirions de façon mille fois plus efficace que tout ce qui est produit aujourd’hui33. »

Ainsi, les différentes manières d’agir des perruqueurs ne se distinguent pas radicalement de celles des ouvriers de l’Espagne révolutionnaire et antifasciste de 1936 qui recyclèrent, par exemple, les usines Hispano-Suza en atelier de blindage sur voitures de luxe. Il n’existe entre elles que des différences de degrés. Elles procèdent d’un état d’esprit pratique analogue, puisqu’il s’agit bien toujours de trouver une certaine liberté à produire ou transformer un objet en dehors de la production réglementaire de l’entreprise ; toute la différence – et elle est de taille nous dirait notre producteur de barbecue – réside dans le fait que la perruque est produite par un travailleur dans le cadre d’une entreprise capitaliste traditionnelle et l’autre – la Grande Perruque –, en série, par des travailleurs qui ont fait passer l’entreprise de voiture de luxe Hispano-Suza sous contrôle ouvrier via les comités et assemblées d’usine34.
Loin d’être un frein à l’expression d’une contestation collective, le travail en perruque pourra être envisagé comme un exercice quotidien, une gymnastique qui permettra, le moment venu, de mettre ces savoir-faire et ces moyens de production recyclés au service de la lutte de classe.
Plus modestement, cette pratique est d’ailleurs souvent associée à un « art du recyclage », qui exerce l’imagination et l’ingéniosité à fabriquer à partir de « tout et n’importe quoi », à produire des objets hybrides. La perruque est en effet un objet composite bricolé à partir de pièces de choix (métaux précieux ou semi-précieux, fil de brasure d’argent, cuivre, pièce de dentelle ou de cuir…) et/ou de déchets (chute de bois ou de métaux, pièce défectueuse…). Considérée au regard de cet « art du recyclage », la bricole pourrait être envisagée alors non seulement comme une résistance ouvrière à l’ordre industriel mais aussi, selon F.X. Trivière, comme « une forme de résistance au désordre industriel » car certains ouvriers la justifient par « un droit de préemption au nom d’une bonne gestion du gaspillage industriel35. » Cet argument, qui vise à considérer comme légitime les ouvriers qui s’octroient un droit d’usage prioritaire sur la gâche (au nom de sa « bonne gestion »), ne va pas sans rappeler celui de ces travailleurs en lutte pour faire reconnaître et rendre effective la revendication selon laquelle l’entreprise appartient avant tout à ceux qui y travaillent. Revendication qui ferait prévaloir de la sorte, et contre la propriété privée, un droit de préemption des travailleurs sur les moyens de production (outils et matière première) et sur leurs usages partagés, autogérés par les producteurs entre eux, mais aussi, pourquoi pas, en coopération avec des groupes d’usagers-consommateurs. Il en va ainsi lorsque les travailleurs, retrouvant du sens au travail qu’ils se donnent, relancent la production de biens et/ou de services afin d’en socialiser les fruits ou encore pour populariser, financer ou protéger une lutte. L’occupation des entreprises par les travailleurs en grève pourra alors fournir l’occasion d’un contexte favorable à la fabrication par exemple de « perruques d’autodéfense » qui serviront à tenir les forces de l’ordre à distance. Ce qui fut le cas au cours du mois de mai 2009, à Gijón (dans les Asturies), quand les ouvriers des chantiers navals ont résisté contre la fermeture de leur site. Pour se défendre contre les asseaux répétés de la police anti-émeute, les ouvriers et chaudronniers ont construit sur place, en plusieurs exemplaires, des petites guérites de protection en tôles fixées sur des roulettes. Ces petites guérites mobiles (environ 2 mètres de hauteur, tôle épaisse, soudées par points au chalumeau, fermées sur trois côtés, avec toits protecteurs et meurtrières frontales et latérales) leur permettaient ainsi de se porter à bonne distance pour tirer des projectiles et repousser les galets de lacrymogènes sur les forces répressives. Ils ont utilisé également « des tubes d’un diamètre de 50 mm et d’une longueur d’un mètre cinquante pour envoyer des fusées d’artifice “de jardin” de petits calibres (20 à 25) sur les gardes civils espagnols. On peut observer sur les vidéos une ouverture, une “lumière” bricolée pour permettre la mise à feu36. » Pour tenir en respect la police, les salariés ont également riposté à l’aide de frondes, lance-pierre, lances à incendie, cocktails Molotov, boulons… et ont aussi utilisé des grues depuis lesquelles ils ont manœuvré des containers en feu37.
Au-delà du fait qu’il puisse – dans le contexte extraordinaire d’un conflit ouvert – revêtir une fonction explicitement politique, le « travail masqué », aussi modeste soit-il, permet de résister à plusieurs niveaux. Comme on l’a vu, il remet en cause la légitimité du pouvoir patronal à disposer seul de la propriété privée des moyens de production mais aussi à disposer de la plus-value dégagée par un temps de travail qu’il ne paye pas. Mais ce travail résiste aussi par retournement des contraintes imposées par les conditions de production et se pose ainsi comme une forme de résistance à l’organisation divisée du travail. Dans le cadre de la production « individuelle » d’une perruque38, l’opérateur tente au mieux d’utiliser les matériaux disponibles in situ et se fait une joie d’arriver à produire un objet de A à Z en déjouant les contraintes de son poste X. De cette façon, le perruqueur résiste en produisant un objet fini, à partir d’un poste de travail spécialisé, parcellisé. Il résiste par la production d’un travail « libre » et « créatif » qui s’organise dans un va-et-vient permanent entre conception (que faire ?) et fabrication (comment le faire avec les moyens du bord ?). Il reprend – temporairement du moins – le contrôle sur sa puissance de travail : le temps de la production de son objet, toutes les opérations sont désormais de son ressort.
C’est d’une certaine façon, une critique de la division manufacturière du travail, à partir de ses propres moyens et de ses propres contraintes. En ce sens, la pratique culturelle de la perruque peut relever, au sein du monde capitaliste industrialisé, d’une culture de la résistance – menée en son temps de l’extérieur par les Luddites – à l’endroit de la division du travail39. Au risque d’une transposition historique on peut dire que les perruqueurs, tout comme les Luddites, se trouvent face à la division orchestrée du travail, mais aussi que leurs attitudes différent : alors que les Luddites détruisaient l’outil de production, les perruqueurs l’utilisent de l’intérieur pour produire autre chose et autrement.

L’objet-perruque

Cependant si la production d’une perruque consiste bien à fabriquer ou transformer un objet, elle est avant tout une production utilitaire, qui sert à améliorer le quotidien du perruqueur ou celui de son entourage proche : outillages (règles, équerres, rapporteurs, compas, marteaux…), équipement domestique (couverts, couteaux, hachoirs, pelles, gamelles, batteries de casseroles, barbecues, lampes, cendriers, porte-savons aimantés, porte-manteaux…). Mais la pinaille peut être aussi « inutile », « un art de faire pour faire », ou plus exactement d’une utilité symbolique, et proposer ainsi des objets en trois dimensions : personnages manifestants fabriqués à partir de vis et de boulons, brouette miniature, machine outils miniaturisée40… Ce n’est qu’à partir des années 1970, période qui a vu naître la distribution et la consommation de masse (au travers notamment de l’émergence de la grande distribution), que la perruque apparaît plus en réaction à l’uniformité de la production et propose ainsi des objets plus « créatifs » ou « décoratifs » : presse-papiers, jeu d’échecs, casse-tête, solitaire, bougeoirs, porte-clefs, plumiers, pendentifs, dés, godemichés, boîte à musique électroniques, antennes de télévision, décodeurs pirates de Canal+, amplis hi-fi,… On trouve aussi un attachement certain à la production d’armes : lance-pierres accompagnés de billes d’acier, coups de poing américain, pistolets, arbalètes, sabres, hallebardes…
Ainsi, le terme de perruque, qui recouvre aussi bien l’activité de production de cet objet que l’objet lui-même, peut être envisagé comme un objet processuel. Mais en tant que tel, son exposition devient problématique. En dissociant l’objet de son contexte particulier de production, de l’environnement quotidien et ordinaire dans lequel il est censé prendre place, on participe à la réification de la perruque. L’objet-perruque exposé, coupé de son processus, de son histoire, de son producteur et des règles du jeu qui ont motivés sa production, mais aussi de sa fonction (qu’elle soit domestique ou politique) ou de son décor, est dépaysé, décontextualisé. Bien que l’objet ne soit pas considéré par son producteur comme une marchandise, il peut se voir réifié, marchandisé comme objet d’art.

Perruque et Art

Pourtant, depuis ces vingt dernières années, il semble que les espaces dédiés à l’art deviennent des lieux privilégiés pour observer à la lumière ces « petits travaux » produits dans l’ombre. Cet intérêt soudain des mondes de l’art pour la bousille semble être le signe d’un changement de statut social de cet objet. Les perruqueurs et ceux qui ont fait de la perruque un objet d’étude (sociologues, ethnographes, philosophes, historiens, etc.) semblent également trouver dans cette pratique, malgré leur méfiance vis-à-vis de la catégorie « art », des correspondances avec les pratiques artistiques. Cependant le « devenir art » de cette pratique ne va pas de soi et les relations ambiguës qu’entretiennent art et perruque méritent d’être interrogées, tout comme le malentendu qui persiste, entre les différents acteurs de ces deux mondes.
D’un côté, les perruqueurs, s’ils acceptent de définir leurs objets en termes de « plaisir technique », d’« émotion esthétique », de « beau » ou de « moche », ne se réclament pas, du moins en principe, d’une légitimité artistique et refusent la catégorie « art ». À l’image de ces ouvriers qui, de l’usine à la maison, transforment leur intérieur ou leur garage en musée (autopatrimonialisent leurs propres productions) et s’adonnent à la création d’objets « inutiles » les plus divers – statues, tableaux, maquettes en bois, en ciment, en fer, etc. – et que Véronique Moulinié nomme les « œuvriers ordinaires », aussi pour éviter d’utiliser à leur égard le terme d’« artiste » que nombre d’entre eux recevraient presque comme une insulte : « Tu trouves que j’ai la tronche d’un artiste, toi ? Moi, je suis un simple ouvrier. Je fais ça comme ça. Pour m’occuper. Parce que je sais le faire aussi. C’est tout41. » Comme le note Étienne de Banville, à partir de l’étude de Véronique Moulinié mais au sujet des œuvriers-perruqueurs cette fois, « le refus de l’acceptation de lacatégorie “art” semble bien être basé sur le refus de la catégorie sociale, sinon sociologique, de l’“artiste”, non seulement avec sa “tronche”, mais surtout avec ce qu’on lui attribue de style de vie et de catégorie sociale : être artiste (reconnu) serait ressenti par beaucoup de perruqueurs – mais pas tous – comme une trahison, comme une rupture inacceptable avec leur carrière d’ouvrier, avec les relations avec les copains, bref leur propre image. L’art, c’est d’autres ! en quelque sorte. Et du côté de la perruque, c’est de la “belle ouvrage” »42.
Et d’autre part, considéré à l’aune de l’art processuel, il n’est pas étonnant que ces productions fassent fonctionner à plein régime la libido du petit monde de l’art. Mais toutes tentatives qui viseraient à redéfinir la pratique de la perruque (entendu dans cette acception de l’œuvrier qui cherche à réaliser un bel ouvrage) comme artistique ne pourraient faire abstraction de cet encombrant savoir-faire professionnel qui réhabilite une conception moderniste de l’art avec cette idée de l’artiste comme subjectivité libre d’apposer son empreinte sur chacune de ses « œuvres » – ou de ses « pièces » pour utiliser la novlangue propre à certains mondes de l’art actuels qui, sous couvert de l’usage d’un terme censé se substituer à celui d’ « œuvre », n’en continuent pas moins à distinguer leurs productions en soulignant leurs préciosités –, de réaliser un « beau travail », un « travail bien fait », qui relève de l’ « unique ». Conception qui cadre mal avec les courants de l’art qui, depuis l’œuvre paradigmatique – s’il en est – qu’est Fountain de Marcel Duchamp, n’ont cessé de chercher à se défaire d’une survalorisation esthétique, de la plus-value attribuée au savoir-faire prétendu « unique » de l’artiste43 et à échapper à la réification des traces – résidus embarrassants voir compromettants – laissées derrière lui.
En ce sens la recontextualisation muséographique de ces objets dans le cadre performatif de l’art représente, étape après étape, une revalorisation artistique suspecte à la fois du point de vue de leurs producteurs tout autant que d’un point de vue artistique.

Quand la perruque s’expose

Cette muséification en devenir interroge donc à plusieurs titres les relations ambiguës que peuvent entretenir art et perruque car, comme on l’a vu, il ne va pas de soi qu’une perruque soit produite pour être exposée. L’exposition de perruques réalisée à la demande d’Étienne de Banville en septembre 1996 à l’écomusée du Château des Bruneaux (dans la ville de Firminy proche de Saint-Etienne) a d’ailleurs d’abord été menacée d’interdiction par la présence du commissaire de police de la ville et d’un huissier de justice – qui avait pour objectif (suite à une plainte déposée par le patronat local : l’Union Patronale des Industriels de la Loire) de dresser, le jour du vernissage, un inventaire détaillé des objets exposés, de les décrire, d’en préciser les auteurs et l’origine de l’entreprise44. Dix ans plus tard (le 24 novembre 2006 à la Bourse du Travail de Saint-Etienne) la même exposition est inaugurée cette fois-ci par le maire et les huiles de la ville. Cette reconnaissance institutionnelle – que l’on peut attribuer à « une partie de l’intelligentsia inquiète de la disparition d’une part de savoir-faire ouvrier en France45 » – a pu faire l’effet d’un faire-part annonçant aux perruqueurs les obsèques programmées d’un certain type de perruque ouvrière46. Il faut croire que c’est dans sa phase processuelle que la perruque fait sens bien plus que dans sa phase instituée. Une fois recontextualisée dans les institutions muséales – cimetières à œuvres (?) –, elle y perd de sa superbe.
Les méthodes employées pour exposer ou représenter ces objets perruqués déterminent pour une grande part le positionnement et l’engagement du curateur47 – ou de l’artiste mué curateur lorsque son œuvre se constitue à partir d’objets créés par d’autres – vis-à-vis de ses modèles, les travailleurs en perruque. Les pratiques de représentation révèlent ainsi des positions et des intérêts souvent antagonistes et placent les sujets dans des positions qui peuvent s’avérer asymétriques. Selon qu’ils se situent d’un côté ou de l’autre de la médiation, représentants et représentés n’y trouvent pas toujours les mêmes intérêts. Dans son chapitre consacré à la perruque (une pratique de détournement : la perruque), Michel de Certeau s’interroge d’ailleurs sur la place à partir de laquelle nous étudions cette pratique. Il observe « une coupure entre le temps des solidarités (celui de la docilité et de la gratitude de l’enquêteur envers ses hôtes) et le temps de la rédaction qui dévoilent les alliances institutionnelles (scientifiques, sociales) et le profit (intellectuel, professionnel, financier, etc.) dont cette hospitalité est objectivement le moyen. Les Bororos descendent lentement dans leur mort collective, et Lévis-Strauss entre à l’Académie48 ». En paraphrasant Michel de Certeau, on pourrait sans doute voir, dans la situation de la représentation artistique des travailleurs de l’industrie en France quelque chose de comparable. Les ouvriers d’une certaine industrie et leurs cultures associées descendent lentement dans leur mort collective49, et Jean-Luc Moulène entre à Beaubourg avec leurs objets de grève représentés50.
En effet, s’il faut saluer ici le travail de collecte et d’archive d’objets de grève – ou « perruque de grève51 » – réalisé par Jean-Luc Moulène et la donation qu’il en fait aux Archives Nationales du Monde du Travail52, la représentation artistique de ces objets nous semble pour le moins problématique. Et l’artiste, acteur – autoproclamé (?) – de cette redéfinition d’« objets de grève » en « objets d’art », ne s’y trompe pas lorsqu’il dit : « Il y a là une ambiguïté. Dans mon esprit, cette œuvre est un lieu de conflit, pas un lieu pacifié. Beaubourg achète les photographies, ce qui représente l’assomption en art d’un objet manifeste. D’une certaine manière, le contenu subversif de l’objet de grève est ainsi apaisé53. » Il n’y a pas que dans l’esprit de l’artiste que cette œuvre est un lieu de conflit car elle ne peut que distendre encore un peu plus les liens d’hospitalités et de solidarités qui pouvaient exister entre l’« artiste-archiviste » et les travailleurs grévistes producteurs collectifs de ces « perruques de grève » désormais transfigurés en « objets d’art » et un peu aussi en objets de spéculation. Et en l’occurrence la culbute est quand même sévère. En octobre 2011, la photographie d’un objet de grève – y compris celle du paquet de Gauloise estampillé CGT qui était offert en 1982 avec un bon de soutien à cinq francs et sur lequel était clairement stipulé DÉGUSTATION-VENTE INTERDITE – était vendue par la Galerie Chantal Crousel54 (qui représente l’artiste) 7500 euros TTC, ce qui confère aux vingt-quatre photographies d’ « objets de grèves » une valeur commerciale de 180 000 euros TTC et accorde à la photographie du paquet de Gauloise produit par les travailleurs en lutte de la Seita une sacré plus-value. C’est dans cette schizophrénie que nous place cette requalification des « perruques de grève » en « objets d’art ». Pour qui roule l’artiste et quelle réputation – a priori ou a posteriori – laisse-t-il de son passage ? Est-ce à dire que l’artiste pour faire œuvre – comme le curateur, l’anthropologue ou le sociologue… – se trouve toujours exposé à trahir l’hospitalité de ses hôtes et à accroître toujours plus les divisions du travail entre représentants d’un coté et représentés de l’autre ?
Bien entendu la perruque doit être travaillée et doit faire l’objet d’une « transformation de la matière ou d’un apport personnel de la valeur ajoutée55 » et elle « peut aussi représenter une création artistique : elle peut être, parfois, unique, ludique et créative56. » Mais la plus-value ajoutée par le savoir-faire, qui fait la fierté de tout perruqueur qui se respecte, peut devenir pour les collectionneurs d’objet « unique », un critère spéculatif. La possible réification – ou marchandisation – de cette pratique se situe exactement là où elle trouve toute sa richesse. Les nombreuses spécificités de l’objet perruqué (hybridité, unicité due à sa production hors norme, créativité, ingéniosité, tactiques de détournement, etc.) peuvent lui conférer une attention incertaine. La marchandisation dont elle peut faire l’objet la place face à des attentions qui peuvent être « décontextualisantes ». Ces objets peuvent alors être transformés – comme les masques africains ont pu l’être en leur temps – en des objets d’art de type « exotique » car réalisés avec les moyens de production et selon les savoir-faire d’une époque révolue. Il en serait fini de ce que Haraszti appelle la Grande Perruque, « car les amateurs de folklore risquent de traiter la perruque comme un art décoratif populaire. Ils ne se sont pas encore jetés dessus mais, le jour où ils le feront, ce ne sera plus l’âge de la perruque interdite, ce sera l’ère de la perruque reproduite, commercialisée, administrée57. »
Outre sa possible réification, la perruque peut trouver ses espaces propres qui favoriseraient des échanges autres que marchands. L’émancipation au sens pragmatique supposerait – et au-delà du fait de ne pas chercher à les dissocier de leur environnement – de constituer des institutions qui soient adaptées à une telle pratique. Institutions qui redonneraient aux travailleurs (et aux usagers) les moyens de se rassembler autour de « bourses du travail parallèle » afin de partager les expériences de détournement et de socialiser les fruits de nos savoir-faire et d’une réappropriation directe des moyens de productions. Mais ces institutions seraient d’autant plus efficaces qu’elles échapperaient à être repérées et identifiées comme telles.
Perruqueurs de tous les pays unissons-nous !


Notes

One Piece at a Time ou les arts tactiques au travail

Cet article est une version remaniée de l’éditorial « One Piece at a Time ou les arts tactiques au travail » paru en 2018 dans je journal Sans niveau ni mètre (le journal du Cabinet du livre d’artiste) dans le cadre d’une série d’événements (une journée d’études et une exposition dédiées aux « Arts tactiques au travail ») encadrée par Leszek Brogowski et mise en œuvre avec la complicité d’Aurélie Noury et de Jil Daniel.

Sans niveau ni mètre–n°46-intégral

One Piece at a Time est le titre d’une chanson rockabilly écrite par Wayne Kemp, interprétée et enregistrée par Johnny Cash and The Tennessee Three en 1976. Johnny Cash y conte l’histoire d’un ouvrier qui travaille à un poste d’assemblage de roues, sur une chaîne de montage de la General Motors Corporation à Detroit.
À force de voir défiler devant lui ces belles Cadillac dont il a toujours rêvé, il met en place un plan pour s’en fabriquer une et, pour qu’elle ne lui coûte pas un centime, décide de voler les pièces à l’usine, une par une. Pour faire sortir les petites pièces (écrous, boulons, engrenages, pompe à carburant, etc.), il utilise sa grande gamelle (in my big lunchbox) et, pour sortir les pièces plus grandes (moteur, coffre, transmission, etc.), il les transporte clandestinement jusqu’au camping-car d’un collègue complice (in my buddy’s mobile home). Cependant, la nuit même où il cherche à assembler les pièces qu’il a accumulées sur plus de vingt-quatre années, il se rend compte qu’elles ne s’emboitent pas les unes dans les autres. Et pour cause, au fur et à mesure que le temps a passé, les modèles de Cadillac ont changé (the transmission was a ’53 and the motor turned out to be a ’73). Notre ouvrier se trouve donc obligé de bricoler sa voiture pour adapter les pièces d’un modèle sur l’autre. Il parvient finalement à fabriquer sa propre Cadillac à l’allure composite et aux formes hybrides : deux phares à gauche, un seul à droite, porte trop petite, aile trop grande, boite de vitesse inadaptée, etc. Néanmoins très fier de sa « Psycho Billy Cadillac » enfin terminée, il la présente à sa femme, qui semble avoir quelques doutes… mais elle ouvre la portière et lui dit : « chéri, emmène-moi faire un tour » (honey, take me for a spin). Au volant de sa voiture, il prend alors la rue principale de la ville afin d’exposer, aux yeux de tous les passants (hilares), l’objet de son travail : une Cadillac unique, obtenue pièce après pièce, et qui ne lui a pas couté un sou (I got it one piece at a time and it didn’t cost me a dime).

One Piece at a Time, écrite par Wayne Kemp, interprétée et enregistrée par Johnny Cash and The Tennessee Three, 1976.

Bien sûr, s’il avait fallu trouver un hymne pour nos rencontres autour des arts tactiques au travail, nous aurions aussi bien pu le choisir dans le vaste répertoire des chants de travail (Work Songs), de ces chants d’esclaves et/ou de travailleurs qui émergent directement de leur quotidien vécu au travail.

Postal Workers Canceling Stamps (Les travailleurs de la Poste oblitèrent les timbres), « Postal office music » (1975). James Koetting Ghana Field Recordings Collection. Brown Digital Repository. Brown University Library. https://repository.library.brown.edu/studio/item/bdr:146669/
Un travailleur ghanéen de la Poste oblitère les timbres en rythme (Vidéo)

Cependant, pour nous accompagner dans nos discussions, nous avons choisi ce chant sur le travail ou plus exactement, sur les manières de voler au travail et sur le travail à côté1.
Plus qu’un récit fictionnel, One Piece at a Time apparaît comme une ode enthousiaste à la gloire de ces héros anonymes pratiquant des arts rusés au travail et récupérant leurs savoir-faire pour les transfigurer « hors du travail, dans un cadre qui changera le sens de l’objet produit2 », comme le dit Véronique Moulinié. Selon les propos rapportés par Keith Martin et Linda Clark3, Michael Streissguth, dans la biographie4 qu’il consacre à Johnny Cash, écrit que l’idée de cette chanson serait venue à Wayne Kemp, après qu’il ait entendu parler de l’histoire d’un pilote de l’air qui aurait volé suffisamment de pièces détachées, dans la base aérienne où il travaillait, pour fabriquer son propre hélicoptère5.
Si la réalité inspire la fiction, de cette fiction ils ont aussi cherché à faire une réalité. Après l’enregistrement de cette chanson et dans l’objectif d’en faire la promotion, le garagiste Bruce Fitzpatrick a été invité à fabriquer une Cadillac avec cette chanson comme partition.

Fitzpatrick, qui a collectionné tous les modèles de Cadillac mentionnés dans la chanson, fabriquera la voiture en une dizaine de jours. Baptisée ’49-’70 Cadillac, le garagiste la présentera à Johnny Cash en avril 1976, soit vingt-sept ans après que notre working class hero de la chanson de Cash ait intégré la ligne de montage de General Motors (en 1949). Il existe une photo de cette ’49-’70 Cadillac : avec Cash au volant, les trois membres du Tennessee Three en passagers et Fitzpatrick qui pose fièrement à côté de la voiture.
Par la suite, Bruce Fitzpatrick récupèrera la Cadillac (restée garée à l’extérieur de la maison-musée de Johnny Cash jusqu’à sa fermeture en 1985) et décidera finalement, contre toute attitude de fétichisation, de l’envoyer à la casse (We crushed it. Today it’s probably a Nissan or something6).
Mais si cette chanson et cette voiture n’avaient été inspirées par l’anecdote du pilote de l’air, elle aurait tout aussi bien pu l’être d’autres récits d’aventures du travail en perruque7, telle cette histoire rapportée par Robert Kosmann dans son livre Sorti d’usines, qui fait état de la perruque la plus imposante qu’il a pu rencontrer. Il s’agit d’un petit avion qui a été réalisé pendant dix ans (de 1990 à 2000) aux ateliers d’entretien du matériel d’Air France. Fred (il s’agit d’un pseudonyme) a ainsi construit un avion monomoteur à la fois en perruque et chez lui sur son temps disponible. Il a commencé les travaux en 1990, d’abord dans son studio, puis, a loué un garage pour stocker le fuselage et les ailes (construites dans sa salle à manger). L’avion est immatriculé sans ambiguïté : P-RUQ et a pris son envol en 20008.

La fabrication de cet aéroplane nécessite donc, là encore, un transfert des pièces et d’un savoir-faire de l’entreprise à la maison, de la sphère professionnelle à celle du loisir de l’amateur. Unique en son genre et d’une taille particulièrement exceptionnelle pour une perruque, ce zinc plairait sans aucun doute à ces autres passionnés qu’on appelle les spotters (observateurs). En effet, les spotters sont ces individus qui arpentent les aéroports (équipés de jumelles, de téléobjectifs, de parasols et de glacières) pour observer, répertorier et photographier les avions. Toujours à la recherche d’un nouveau spécimen, ces collectionneurs frénétiques vont jusqu’à recenser les numéros d’immatriculation des avions. Autant dire que la photographie du matricule P-RUQ pourrait figurer tout en haut du tableau de chasse de l’un d’entre eux. Ces spotteurs, font ainsi figure d’« amateurs professionnels », tant leur expertise rivalise avec celle des professionnels, y compris celle du contrôleur aérien Olivier Lapert qui, pour leur faire un clin d’oeil, déplace son regard, normalement rivé sur les avions et les équipements de surveillance, pour filmer, en amateur et à partir de sa position de contrôle, ceux qu’il nomme Les voyants9.

Olivier Lapert, Les voyants (lien vers le film)

Ces spotters, pourtant constamment aux aguets, sont ainsi pris dans l’angle du panoptique de la tour de contrôle et spottés par un professionnel. Pour spotter ces spotters, Olivier Lapert s’arrête de travailler et sort des contraintes de son poste pour se réapproprier le dispositif professionnel d’observation mais du point de vue de l’amateur. Il opère une disjonction entre le travail prescrit – celui qui n’attend pas et qui répond à des objectifs précis définis par l’employeur – et sa capacité d’exercer son regard et ses compétences autrement. Il rompt, l’espace d’un instant, avec l’assignation des tâches et des fonctions, pour revêtir le costume de l’amateur qu’il prend alors comme modèle, cherchant sans doute par là à se muer lui-même en « professionnel-amateur », à opérer sa propre « proam revolution10 », à se jouer, en tant qu’aiguilleur du ciel, de la distinction entre professionnel et amateur.
Mais Olivier Lapert, comme de nombreux autres travailleurs polymorphes (qui circulent dans différentes sphères d’activités11), se joue également de ce double statut – de ce « pied rémunérateur qui permet[rait] à l’autre de « danser12 » », pour reprendre l’expression de Bernard Lahire – car, en faisant art d’un retournement de son poste de travail, il renverse aussi les divisions du travail entre l’artiste amateur et l’artiste professionnel qui entend, pour sa part, se distinguer en faisant de son « art » une profession. Si Olivier Lapert peut se servir de son poste de travail pour « spotter » in situ, les rusés pourront de même se servir de leur place occupée pour réaliser des enquêtes. Une forme d’enquête produite par des travailleurs eux-mêmes mais en amateur, puisqu’ils n’ont pas choisi leurs situations de travail en fonction d’un terrain supposé plus ou moins propice, comme un sociologue ou un militant politique pourraient le faire, mais plutôt, dans une logique inverse, où les situations de travail auxquelles ils ont eu accès se sont imposées à eux, par la nécessité de travailler pour avoir des moyens de vivre.

Un art de l’enquête, qui s’essayerait alors à donner une autre « version » des mondes du travail, à l’image de l’artiste Jeffrey Perkins qui, pour gagner sa vie, a travaillé comme chauffeur de taxi à New York pendant vingt ans et s’est ainsi servi de son « pied rémunérateur » pour y mener une enquête artistique participative, cherchant, en Fluxus Cabdriver – comme l’aurait surnommé Nam June Paik – à concilier l’art et la vie.

En accord avec ses clients, il a collectionné les enregistrements des conversations qu’il a eues avec eux pendant sept ans (de 1995 à 2002), constituant de la sorte une archive remarquable de plus de 350 heures consignées sur des cassettes audio, qu’il a numérotées, et dont il a répertorié le contenu dans des carnets. L’artiste en chauffeur de taxi travaillait donc en parallèle à un art de la discussion, acquérant ainsi une expertise dans l’art de manier les entretiens – dont la durée était réglée par le tempo de la course, elle même fonction du rythme imposé par le trafic routier.
Cependant, ces enregistrements « auto patrimonialisés » au quotidien (à la façon frénétique que pouvait avoir notre héros Psycho Billy d’accumuler les pièces détachées) ne sauraient jamais recouvrir en l’état, la réalité de vingt années d’un travail routinier. De cette archive à retardement il y avait donc bien là quelque chose à construire, à fabriquer. D’abord par Perkins lui-même, qui a réalisé plusieurs montages à partir de ses archives et qui les a montrés à plusieurs occasions, notamment sous l’intitulé du projet Movies for the Blind13. Puis, selon les projets proposés, Jeffrey Perkins n’hésitera pas à se dessaisir de ses matériaux (de ses enregistrements) pour les confier à d’autres (tels que les « enquêtés », ses passagers, l’avaient fait pour lui, en acceptant d’être enregistrés), de leur déléguer ainsi le soin de choisir et d’inventer d’autres formes à donner à la restitution de ses entretiens. Ce fut le cas dans le cadre du workshop organisé par Sophie Lapalu à l’École d’art de Paris-Cergy (ENSAPC) en 2011, où les étudiants étaient invités à chercher (en partenariat avec Jeffrey Perkins) des manières de s’approprier ces enregistrements, de penser des dispositifs d’activation et de publication, de rendre son travail public, et de contribuer de la sorte à exhumer en France les archives de Perkins14.
Aussi, à la façon qu’a pu avoir Olivier Lapert de spotter les spotteurs, Johanna Viprey, en artiste-ethnographe, a enquêté sur l’enquêteur-artiste Jeffrey Perkins15. Outre le fait de mener une enquête du point de vue des sciences sociales (en ethnographe), qui vise, selon son propre terme, à instruire les pratiques et l’art de l’enquête de Perkins, elle a cherché du point de vue de l’art (en artiste-curator), et en accord avec Perkins, à affecter son travail par l’ajout de sa vision subjective, en réalisant notamment des performances, telle celle intitulée Bear Dream (With Rabbit)16. Elle se réapproprie de cette façon le titre (Bear Dream) de l’une des nombreuses cassettes de Perkins ayant attiré son attention. Dans le cadre de cette performance, Johanna Viprey met le contenu de cette cassette à disposition du public (à l’écoute au casque et en boucle) sous le nom de Bear Dream (29) et, en parallèle, raconte l’histoire de sa rencontre avec Perkins, sa pratique et le « processus d’affectation mutuel que provoque cette connexion17 ». À notre sens, la force de « l’enquête artistique » menée par Jeffrey Perkins (et déployée en complicité avec Sophie Lapalu et Johanna Viprey), est précisément qu’elle n’est pas une enquête socio-anthropologique au sens classique mais cherche, notamment au travers de ces « documents d’action », des formes interprétatives de restitutions qui échappent à l’objectivation traditionnelle propres aux sciences sociales. En confiant ses enregistrements à d’autres artistes, mués pour l’occasion en curateurs, Jeffrey Perkins leur laisse le soin de ne pas reléguer hors-champ l’interprétation subjective et les processus qui les ont conduits à la manipulation et à l’appropriation de ses matériaux récoltés, mais au contraire, de les assumer, de les intégrer comme constituants de la restitution et de la mutation-déviée qu’ils pourraient faire de cette « matière brute ».
De cette façon, les enquêtes participatives permettent aux salariés-artistes de témoigner des conditions d’existence vécue au travail. Des enquêtes qui, en s’appuyant sur les pratiques de détournement et de déviance, interrogent la représentation du monde du travail de l’intérieur même du processus de travail. Il en va également ainsi de l’attitude du peintre Laurent Marissal qui, employé (d’avril 1997 à janvier 2002) comme agent de surveillance au Musée Gustave Moreau, utilisait « à des fins picturales le temps aliéné à la Direction des Musées de France18. » Laurent Marissal use de nombreux subterfuges pour déjouer le regard menaçant des caméras de vidéo surveillance. Il fait de chacun d’eux des œuvres.

Laurent Marissal, Sieste clandestine, 1998. 2’50 » (Vidéo)
Laurent Marissal, Sieste clandestine, 1998. 2’50 »

Avec Sieste clandestine, il réalise un autoportrait vidéo sur son lieu et pendant son temps de travail19. Il se dessine deux yeux ouverts qu’il colle sur ses paupières pour faire une sieste. Cette auto-représentation au travail nous donne à voir l’artiste en train de se « coltiner » le réel et de faire un apprentissage rusé de son contexte de travail. Il prend à contre-pied des injonctions autoritaires jusqu’à l’absurde en les déjouant avec ironie. L’artiste-gardien de salle répond ainsi aux stratégies menées par l’encadrement du musée par des formes de retournement et de résistance habile. Mais Laurent Marissal étend aussi le domaine de son œuvre à des résistances sociales moins discrètes. Après avoir mis en place avec ses collègues une « première plate-forme de revendications » (texte signé par les agents le 14 septembre 1997), il crée une active section syndicale (déclarée le 6 janvier 1998 sous le nom : section CGT-Gustave Moreau) à des fins picturales, pour « modifier réellement l’espace et le temps au musée20 ».
Pour ce qui est de la métamorphose de l’espace, ce sont les treizième et quatorzième points (sur quarante) de cette plate-forme de revendications qui les portent. On peut lire dans le chapitre « Amélioration des conditions d’hygiène et de sécurité » : « 13. Installer un vestiaire et une salle de repos pour les agents dignes de ce nom (pièce trop petite pour 6 personnes). 14. Installer des toilettes séparées pour le personnel et le public, avec distinction homme/femme ». Et c’est sous la contrainte syndicale menée par l’artiste que ces points de revendication aboutiront à un redimensionnement physique des espaces.

La Direction des Musées de France (DMF) se voyant dans l’obligation de programmer des travaux pour aménager – entre autres – « une salle de pause, des vestiaires, de doter le musée de nouveaux locaux pour l’administration […] et d’aménager des réserves. Des réunions avec l’architecte [sont également organisées pour permettre] aux agents d’exprimer leur désir… Lors de ces réunions, [Laurent Marissal ne pourra s’empêcher] de faire modifier la répartition des espaces et [fera] déplacer une cloison modifiant le volume des espaces21. »
Par ces différentes actions, Laurent Marissal tente, à partir de sa position de salarié-artiste, un renversement – même infime – des rapports de forces qui s’exercent sur lui. Il se sert de son lieu de travail comme d’un territoire de jeu pour mettre en place des formes de détournements qui lui appartiennent : « À son insu, le musée rémunère une production dont il n’aura pas la jouissance22. » Mais Laurent Marissal ne se contente pas d’actions performatives. Il observe, enquête et se fait aussi collectionneur en documentant systématiquement les données qui le concernent tout en tenant le registre méthodique de ses agissements. Par des jeux de positionnements et repositionnements (par exemple, sortir la caméra au bon moment et la placer au bon endroit), il cherche à rendre visible les détournements qu’il opère sur l’univers privé (ou semi-privé) de son contexte de travail.
D’une façon différente, l’appropriation déviée des moyens de l’institution pourra aussi se mettre au service du « détournement des flux de personnes » par l’« usage du faux », à la façon dont « l’affaire des cartons piégés », comme on l’a appelée, a eu d’agiter le monde de l’art parisien de l’année 1999.

En effet, des cartons d’invitations – véritables contrefaçons qui reprenaient à l’identique les graphismes des galeries et musées parisiens – avaient été adressés à un ensemble très large d’acteurs du milieu de l’art pour les tromper, en les conviant à des vernissages fictifs.
Il n’est pas étonnant que ce projet collectif (qui a d’abord été conçu, mis en œuvre et diffusé anonymement avant d’être révélé), ait bénéficié de la complicité de travailleurs de l’art (de l’édition et de la communication) et que, ces cartons, aient été en partie réalisés et fabriqués sur leurs lieux et pendant leur temps de travail. Laurent Patart, salarié pendant douze ans d’un petit mais très réputé éditeur d’estampes, s’est ainsi servi, pour le fichier d’envoi de ces faux cartons de vernissages, d’une version réduite mais enrichie de celui qu’il avait constitué pour son employeur. Il précise aussi que les cartons eux-mêmes « furent imprimés à l’étranger selon la même procédure de détournement clandestin23 ». Cette action agit alors comme un piratage de papier qui fonctionne par un retournement des moyens de l’institution artistique contre elle-même.
Retournement des moyens de l’institution au profit de pratiques de « sabotages », qui pourront elles mêmes se transfigurer en « détournement des flux », comme en attestent les actions menées par les Robins des bois d’EDF-GDF (CGT de l’énergie).

Ces travailleurs de l’énergie se sont fait connaître en avril 2005, lorsqu’ils ont coupé le courant électrique de la résidence secondaire de l’ancien commissaire européen Fritz Bolkestein24. Si leurs principales interventions consistaient plutôt, jusque-là, à couper l’électricité de personnalités ciblées (comme Alain Juppé ou le patron des patrons d’alors Antoine Seillière), leur conduite ne s’est pas arrêtée à des formes de « sabotages ». Ils ont également enrichi leur répertoire d’actions en y ajoutant l’usage retourné des flux d’électricité, comme en témoigne Jean-Michel Mespoulède : « À un moment donné, on s’est dit qu’enlever l’électricité aux riches c’était très bien, mais que la donner à ceux qui en ont besoin, ce serait pas mal aussi. Les Robins des bois sont nés comme ça25 ». Lorsque des usagers, pris par la précarité, sont dans l’incapacité de payer leurs factures et que ceux-ci sont privés d’énergie, les agents d’EDF-GDF engagés dans cette lutte, rétablissent clandestinement le courant ou le gaz au nom du droit à l’accès pour toutes et tous à l’énergie. Parfois, c’est le même agent qui, en service commandé, débranche l’électricité et qui, un peu plus tard, revient pour remettre en service le compteur. Ils signent leur passage en posant sur les compteurs un autocollant bleu et vert siglé « Robin des bois EDF-GDF ». Cela prouve que l’usager n’a pas lui-même effectué un branchement « sauvage » et signale à leurs autres collègues qu’ils peuvent ici passer leur chemin. Dans un contexte de lutte, les savoir-faire professionnels retournés peuvent ainsi se mettre au service des particuliers précarisés.
Comme vous l’aurez compris, s’il s’agit bien de discuter d’art, ce n’est pas de celui pratiqué par l’artiste de profession, ni même d’un art qui se réclamerait nécessairement de l’« art ». À l’opposé, ce pourrait même être d’un art, dont les pratiquants eux-mêmes seraient franchement hostiles aux termes d’« artiste » ou d’« art ». À l’image de ces ouvriers qui, de l’usine à la maison, transforment leur garage en musée et s’adonnent à la création d’objets « inutiles » les plus divers – statues, tableaux, maquettes en bois, en ciment, en fer, etc. – et que Véronique Moulinié nomme les « œuvriers ordinaires », aussi pour éviter d’utiliser à leur égard le terme d’« artiste » que nombre d’entre eux recevraient presque comme une insulte : « Tu trouves que j’ai la tronche d’un artiste, toi ? Moi, je suis un simple ouvrier. Je fais ça comme ça. Pour m’occuper. Parce que je sais le faire aussi. C’est tout26. » Des « œuvriers » qui, s’ils acceptent de définir leurs objets en termes de « plaisir technique », d’« émotion esthétique », de « beau » ou de « moche », repoussent la catégorie « art ».
Comme le note Étienne de Banville, à partir de l’étude de Véronique Moulinié mais au sujet des œuvriersperruqueurs cette fois, « le refus de l’acceptation de la catégorie « art » semble bien être basé sur le refus de la catégorie sociale, sinon sociologique, de l’ »artiste », non seulement avec sa « tronche », mais surtout avec ce qu’on lui attribue de style de vie et de catégorie sociale : être artiste (reconnu) serait ressenti par beaucoup de perruqueurs – mais pas tous – comme une trahison, comme une rupture inacceptable avec leur carrière d’ouvrier, avec les relations avec les copains, bref leur propre image. L’art, c’est d’autres ! en quelque sorte. Et du côté de la perruque, c’est de la « belle ouvrage27 » ».
C’est pour cette raison, qu’on se méfiera ici d’« artistiser » de force des pratiques qui trouvent leurs chemins de traverse et leurs légitimités en dehors du petit monde de l’art. On cherchera à éviter de juger les productions de ces « œuvriers ordinaires » comme si il s’agissait là d’« œuvres d’art » – ou de « pièces » pour utiliser la novlangue propre à certains mondes de l’art actuels. Car c’est bien aux regards complices de sa femme et des passants de la rue que la Psycho Billy Cadillac est exposée par son producteur (et par extension au public de Johnny Cash), et non à l’adresse d’un public de l’« art » et dans ses espaces supposés légitimes. Inversement, s’il se peut qu’on expose des formes qui se réclament de l’« art », ces propositions pourront être jugées, non pas tant au regard des critères de la légitimité artistique, qu’à l’aune de l’efficacité tactique qu’elles ont su susciter, en un certain sens jugés, comme le propose Jean-Claude Moineau, dans l’indifférence de la revendication ou non d’une intention artistique, ou qu’elles aient été identifiées, étiquetées comme « art »28.
Dès lors, si nous continuons à parler ici d’art, ce n’est pas d’un « art » au sens exclusif de ce que les artistes (se réclamant de l’« art ») pourraient en faire (que ce soit sur leurs lieux de travail ou par la suite, dans des espaces d’arts dédiés), mais bien plutôt d’un art comme il y a des « manières de faire ». D’un art donc, mais d’un art comme il y a un art du jeu, du bricolage, du vol, de la perruque, de l’enquête… et de la guerre.
Effectivement, le terme de « tactique », qui se définit en rapport – ou en différenciation – avec celui de « stratégie », fait le plus souvent appel à un champ lexical que l’on peut qualifier de guerrier. Communément, on considère que la stratégie désigne une partie de l’art militaire, c’est-à-dire l’art de combiner des opérations en vue d’atteindre un objectif à long terme, la tactique désignant quant à elle l’art de conduire une opération militaire limitée dans le cadre de cette stratégie. Cependant, le sens des mots « stratégie » et « tactique » a subi une extension débordant largement le simple usage militaire, pour contaminer des champs d’action et de bataille diversifiés tels que l’économie, les mathématiques (théories des jeux), le sport, la politique, etc. Ainsi, de son côté, et à partir de l’opposition classique entre stratégies et tactiques, Michel de Certeau appelle tactique :

« l’action calculée que détermine l’absence d’un propre. Alors aucune délimitation de l’extériorité ne lui fournit la condition d’une autonomie. La tactique n’a pour lieu que celui de l’autre. Aussi doit-elle jouer avec le terrain qui lui est imposé tel que l’organise la loi d’une force étrangère. […] Elle est mouvement «à l’intérieur du champ de vision de l’ennemi» […] et dans l’espace contrôlé par lui. […] Il lui faut utiliser, vigilante, les failles que les conjonctures particulières ouvrent dans la surveillance du pouvoir propriétaire. Elle y braconne. Elle y crée des surprises. Il lui est possible d’être là où on ne l’attend pas. Elle est ruse29. »

Et quel territoire de l’autre que celui du monde du travail, encadré, entre autres, par les règlements intérieurs qui régissent alors, dans l’entreprise, les comportements supposés conformes et/ou déviants des salariés30 : rapports au contrat de travail (et aux liens de subordination qu’il implique), au régime de la propriété privée (des moyens de production y compris), au secret industriel, à la hiérarchie habilitée à diriger, surveiller et contrôler l’exécution du travail. Mais à propos de ces « arts (ou manières) de faire » auxquels Michel de Certeau consacre son investigation, il écrit en guise de présentation de son livre, qu’à la différence de Michel Foucault dans Surveiller et Punir : « il ne s’agit plus de préciser comment la violence de l’ordre se mue en technologie disciplinaire, mais d’exhumer les formes subreptices que prend la créativité dispersée, tactique et bricoleuse des groupes ou des individus pris désormais dans les filets de la « surveillance »31 » – et il faudrait ajouter ici : au travail, puisque c’est le quotidien que nous avons choisi d’interroger.
Dans la lignée de cette proposition, et au travers des événements organisés (notamment la journée d’études dédiée aux « arts tactiques au travail » qui se déroulera le 20 septembre 2018 à l’université Rennes 2 et l’exposition intitulée « One Piece at a Time : les arts tactiques au travail » qui aura lieu au Cabinet du livre d’artiste), nous porterons donc une attention particulière à ce qui, dans les mondes du travail (tel que l’organise la loi d’une force étrangère), échappe aux filets de la surveillance, au contrôle du bon déroulement des activités et de la production. C’est en effet le pari que nous faisons, d’un projet encore à l’état de recherche, de présenter et de discuter de ces arts qui ont cours derrière les portes closes des univers privés de production et qui sont pratiqués au quotidien par les travailleurs, lorsqu’ils se saisissent de la place qu’ils occupent dans l’entreprise pour tenter de plier, de tordre le réel de ce contexte à leurs propres fins, ou au profit d’une production parallèle. Bien entendu, cette recherche qui procède par tâtonnement n’aspire à aucune exhaustivité mais s’essaye plutôt à déployer, depuis ce qu’on pourrait appeler une « boîte à outils tactiques32 », un éventail de propositions suffisamment large – entre l’action discrétionnaire et celle, plus manifeste, entre l’action fictionnelle et celle, plus en prise avec le réel, entre l’action qui se réclame de l’art et celle qui ne s’en réclame pas, et entre l’action critique et celle récupérée… – nous permettant de comprendre différentes tactiques activables à partir de la position de salarié et, dans un même temps, en espérant que ces formes exhumées de créativité et d’inventivité nous incitent, nous donnent envie de faire à notre tour. Nous chercherons plus particulièrement à rendre compte de quelques pratiques de retournement de cette « boîte » comme l’escamotage, le blocage et le détournement des flux, la perruque, l’usage du faux, le jeu, le bricolage, la grève, l’enquête…
Évidemment, nous sommes conscients que les catégories de ce « répertoire d’actions » sont subjectives et poreuses. Comme on l’a vu, l’usage du « faux » ou du « sabotage » pourra se muer en « détournement des flux ». Et la pratique de la perruque, à elle seule, nous permettrait de discuter aussi bien des tactiques de vols, de jeux, de bricolages, de grèves… mais aussi du rapport qu’entretiennent ces objets à l’ingéniosité, à la créativité, à l’esthétique… et pourquoi pas, à l’encontre du sociologue Michel Anteby qui dit de cette pratique qu’« elle pourrait bien appartenir à ces zones grises tolérées par les propriétaires ou les directions d’entreprise [et pourrait être même] un facteur de régulation du travail33 », de questionner son potentiel politique en la considérant alors, en un sens inverse, comme une proche cousine d’autres pratiques que l’on peut qualifier de communistes libertaires ou d’anarcho-syndicalistes. Effectivement, le travail en perruque permet, à l’état embryonnaire, l’exercice quotidien de l’autoorganisation (« ce travail-là, nous le planifions nous mêmes et l’exécutons comme bon nous semble34 »), de l’action directe (il suppose une réappropriation et un retournement direct des moyens de production), et il implique une remise en cause profonde de la division technique et sociale du travail entendue comme source d’aliénation car ceux qui s’y adonnent sont déterminés à résister à un travail monotone, parcellisé et aliénant.
Mais à coup sûr, tous les perruqueurs ne se reconnaîtront pas dans ce type de légitimation politique et ne verrons là qu’une construction théorique de plus : on fait ça comme ça, pour s’occuper et parce qu’on sait le faire aussi c’est tout.

Jan Middelbos


Notes

  1. Je reprends ici le titre de l’ouvrage de Florence Weber qui, en ethnographe, a réalisé une enquête sur les occupations ouvrières extérieures à l’usine : Le Travail à-côté, étude d’ethnographie ouvrière, Paris, INRA / EHESS, 1989. ↩︎
  2. Véronique Moulinié, « Des « OEuvriers » ordinaires. Lorsque l’ouvrier fait le/du beau… », Terrain, n° 32, mars 1999, p.43. ↩︎
  3. Linda Clark, Keith Martin, Strange But True Tales of Car Collecting: Drowned Bugattis, Buried Belvederes, Felonious Ferraris and other Wild Stories of Automotive Misadventure, Minneapolis, Motorbooks, 2013, p. 163. ↩︎
  4. Michael Streissguth, Johnny Cash: the biography, Cambridge, Da Capo Press, 2006. ↩︎
  5. Linda Clark, Keith Martin, Strange But True Tales of Car Collecting, op. cit., p.163. ↩︎
  6. Propos de Fitzpatrick rapportés par Keith Martin et Linda Clark, Strange But True Tales of Car Collecting, op. cit., p.165. ↩︎
  7. Petit récapitulatif des principales règles et contraintes du jeu d’un travail dit « en perruque » :
    A – Se trouver dans un contexte salarial : on pratique la perruque sur le lieu et pendant le temps de travail.
    B – La perruque suppose que le travailleur – ou les travailleurs – ait accès aux moyens de production et qu’il se réapproprie les matériaux et outils de production disponibles.
    C – La perruque peut faire l’objet d’une commande (elle n’est pas exclusivement un travail « pour soi », elle peut être commandée par ou pour d’autres : collègues, amis, membres de la famille, etc.), mais elle est non marchande. On ne paye pas la perruque ! Elle est le plus souvent offerte et, dans des logiques de « don / contre-don », elle peut être échangée.
    D – Le but est de fabriquer ou transformer un objet en dehors de la production réglementaire de l’entreprise. La production d’objets implique l’expression d’un « savoir-faire professionnel et technique ». En ce sens, il n’est pas toujours possible de faire de la perruque.
    E – Enfin, il faut sortir de l’entreprise l’objet « produit en douce », ce
    qui implique la fauche. ↩︎
  8. Robert Kosmann, Sorti d’usines, à paraître en novembre 2018 aux Éditions Syllepse, Paris, p. 33. ↩︎
  9. Olivier Lapert, Les Voyants, film disponible via le lien : https://vimeo.com/user7328448. ↩︎
  10. Charles Leadbeater, Paul Miller, The Pro-Am Revolution. How enthusiasts are changing our economy and society (La révolution des professionnels-amateurs : comment l’enthousiasme transforme notre économie et notre société), Londres, Demos, 2004. ↩︎
  11. Figure du travailleur polymorphe, non pas tant au sens de la figure valorisée par le capitalisme managérial en termes de transfert de compétences, d’adaptabilité et de flexibilité qu’au sens émancipateur du terme, du refus inconditionnel de la division technique et sociale du travail, qui nous pousse à tenter d’en finir avec l’opposition entre travail manuel et travail intellectuel, entre tâches de direction, d’encadrement et tâches d’exécution, entre travail de l’art et travail « socialement utile », afin de trouver des manières de circuler dans les différents ordres du travail, à la façon dont Marx et Engels pouvaient fixer cela comme tâche au communisme : « Dans une organisation communiste de la société, ce qui sera supprimé en tout état de cause, ce sont les barrières locales et nationales, produits de la division du travail, dans lesquelles l’artiste est enfermé, tandis que l’individu ne sera plus enfermé dans les limites d’un art déterminé, limites qui font qu’il y a des peintres, des sculpteurs, etc., qui ne sont que cela, et le nom à lui seul exprime suffisamment la limitation des possibilités d’activité de cet individu et sa dépendance par rapport à la division du travail. Dans une société communiste, il n’y aura plus de peintres, mais tout au plus des gens qui, entre autres choses, feront de la peinture. » Friedrich Engels, Karl Marx, L’Idéologie allemande, Paris, Éditions Sociales, 1976, p. 397. ↩︎
  12. Bernard Lahire, La Condition littéraire : la double vie des écrivains, Paris, La Découverte, 2006, p. 66. Nous rajoutons ici le conditionnel car ce « pied rémunérateur » pourrait éventuellement permettre à l’autre de « danser », si l’activité rémunératrice restait dans l’« exercice » de l’activité parallèle (quelle que soit sa forme, artistique ou dans la langue de l’écrivain…) mais lorsqu’elle est aux antipodes, le problème reste de feindre de croire qu’il est possible de se dédoubler quand on vit dans l’impossibilité même « du choix de sa fatigue » pour reprendre l’expression de Jacques Rancière. C’est sans doute dans cet écart que réside toute l’injustice de la division sociale du travail entre « l’artiste de profession » et le « salarié-artiste », d’être séparés entre « ceux que dieu destine à la pensée et ceux qu’il destine à la cordonnerie ». Injustice que l’on retrouve dans la correspondance entre le poète-nanti Victor Hugo qui écrit au poète-ouvrier Savinien Lapointe – qui vit quant à lui dans l’impossibilité même « du choix de sa fatigue » : « Continuez ; soyez toujours ce que vous êtes, poète et ouvrier, c’est-à-dire penseur et travailleur ». Et Rancière de conclure : « …honnête conseil de rester à sa place en feignant de croire que cette place peut se dédoubler ». Propos de Victor Hugo rapportés par Constant Hilbey, Vénalité des journaux, Paris, 1845, p. 33, et cités par Jacques Rancière, La Nuit des prolétaires : archives du rêve ouvrier, Paris, Hachette Littératures, 1981, p. 25. ↩︎
  13. Films sans images (diffusés à l’occasion du Seoul NYMax performance festival en 1996, puis lors du NY Underground film festival en 1997) et une installation sonore (à la Diapason Gallery en 1999) qui donnent à entendre des extraits d’enregistrements choisis par Perkins. ↩︎
  14. Ces ateliers ont notamment donné lieu par la suite à une exposition intitulée « A Secret Poet (Jeffrey Perkins) », à l’espace YGREC de l’ENSAPC, du 23 novembre 2011 au 28 janvier 2012. La description du projet est disponible sur le site de Sophie Lapalu (mise en ligne le 9 novembre 2011 et consultée le 20 août 2018) : http://sophielapalu.blogspot.com/2011/11/description-du-projet-secret-poet.html. ↩︎
  15. Voir notamment Johanna Viprey, « De l’artiste en chauffeur de taxi à l’artiste en commissaire », Images Re-vues, 11 | 2013, document 4 (mis en ligne le 7 janvier 2014 et consulté le 20 août 2018) : http://journals.openedition.org/imagesrevues/3129 et Johanna Viprey, The Artist as a Cabdriver, A Methodological Journey with Jeff Perkins, Professional Outsider, Milan, Nero, 2014. ↩︎
  16. Réalisée à l’Institut suisse de Rome (à Milan) en 2014. ↩︎
  17. Johanna Viprey, « De l’artiste en chauffeur de taxi à l’artiste en commissaire », op. cit., p.18. ↩︎
  18. Laurent Marissal, Pinxit 1997-2003, Rennes, Éditions Incertain Sens, 2005, p. 41. ↩︎
  19. Laurent Marissal, Sieste clandestine, site personnel de l’artiste : http://painterman.over-blog.com. ↩︎
  20. Laurent Marissal, Pinxit 1997-2003, op. cit., p. 97. ↩︎
  21. Ibid., p. 150. ↩︎
  22. Ibid., p. 1. ↩︎
  23. Laurent Patart, email du 8 mai 2018. ↩︎
  24. Les Robins des bois d’EDF-GDF ont coupé l’électricité de Fritz Bolkestein après qu’il ait déclaré, pour justifier son projet de directive permettant la mise en concurrence des travailleurs à l’échelle européenne, qu’il était « impossible de trouver un plombier » pour les aménagements de sa résidence secondaire à Ramousies dans le Nord de la France, et que, dans ce contexte, « il n’était pas choquant de faire appel à des plombiers polonais ». ↩︎
  25. Propos de Jean-Michel Mespoulède (secrétaire régional de la CGT-Énergie) recueillis dans son bureau, où trône un trophée arraché de haute lutte : le compteur électrique de la villa d’Ernest-Antoine Seillière, par Frédéric Potet, in « La lumière des Robins des bois », Le Monde, disponible sur le site : https://www.lemonde.fr/a-la-une/article/ 2005/12/26/la-lumiere-des-robins-des-bois_724717_3208.html ↩︎
  26. Véronique Moulinié, « Des « OEuvriers » ordinaires. Lorsque l’ouvrier fait le/du beau… », op. cit., p. 41. ↩︎
  27. Étienne de Banville, L’Usine en douce : le travail en « perruque », Paris, L’Harmattan, 2001, p. 71-72. ↩︎
  28. Jean-Claude Moineau, L’Art dans l’indifférence de l’art, Paris, PPT, 2001. ↩︎
  29. Michel de Certeau, L’Invention du quotidien. Tome 1 : Arts de faire, Paris, Gallimard, 1990, p. 60-61. ↩︎
  30. Aussi, pour définir les formes de déviance au travail, nous pouvons dire avec Howard Becker, que « la déviance n’est pas une qualité de l’acte commis par une personne, mais plutôt une conséquence de l’application par les autres [ceux qu’il nomme également les « entrepreneurs de morale »] de normes et de sanctions à un « transgresseur ». » Howard Becker, Outsiders, Paris, Éditions Métailié, 1985, p. 33. ↩︎
  31. Michel de Certeau, L’Invention du quotidien, op. cit., p. XL.
    Nous soulignons. ↩︎
  32. On pourra ainsi observer qu’à partir d’un « répertoire d’actions » utilisé comme un « réservoir » commun et disponible, il existe une infinie richesse d’interprétation dans l’actualisation de ce répertoire, qu’il s’agisse d’actions revendiquées comme politiques, artistiques ou tout simplement relevant de « conduites tactiques » à partir de la situation du poste de travail. Il faut entendre « répertoire d’actions » ou « réservoir » au sens où la sociologue Ann Swidler parle de la culture comme d’une « boîte à outils » (Tool-Kit), « boîte à outils » que l’on peut dire limitée, contrairement à l’opération de subjectivation – rendue possible à partir de cette même boîte – qui, elle, semble infinie. Ann Swidler, « Culture in Action: Symbols and Strategies », American Sociological Review, vol. 51, n° 2, avril 1986, pp. 273-286. À ce sujet voir aussi : Olivier Fillieule, Stratégies de la rue : les manifestations en France, Paris, Presses de Sciences Po, 1997, p. 210. ↩︎
  33. Michel Anteby, Moral Gray Zones, Princeton University, 2008, et « La Perruque en usine : approche d’une pratique marginale, illégale et fuyante », Sociologie du travail, n° 45, 2003, pp. 453-471. ↩︎
  34. Miklós Haraszti, Salaire aux pièces : Ouvrier dans les pays de l’Est, Paris, Le Seuil, 1976, p. 139. ↩︎

Perruks.docs

Archives de la BTP 2006

Bourse du Travail parallèle


Bibliographie de la perruque

Bibliographie autour de la pratique de la perruque initiée par Robert Kosmann

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  • MIDDELBOS Jan « Y a t il un artiste dans l’usine ? » in Art 21 n° 32, hiver 2011-2012, pp. 10-19.
  • MIDDELBOS Jan « One Piece at a Time ou les arts tactiques au travail », Sans niveau ni mètre. Journal du Cabinet du livre d’artiste, éditorial, Éditions Incertain Sens, n°46, 20 septembre-20 décembre 2018, p. 6-8.
  • MIDDELBOS Jan « La pratique de la perruque : Quésaco ? », dans la revue Attaques, Les presses du réel, Al Dante, n°2, 2e trimestre 2019, p. 142-173.
  • MIDDELBOS Jan « La perruque : un des arts tactiques au travail ». [« Homer-making: a tactical art at work », traduction Caroline Thuillier], Pratiques du hacking [sous la direction de Karine Lebrun], 2019/2020, publié [en ligne] et disponible sur le site : https://www.pratiquesduhacking.com/#post-40https:
  • MIDDELBOS Jan « Pour une Bourse des Arts Tactiques au Travail Editée dans les colonnes d’Attaques », Attaques – Dossier | n°3, Paris, Les presses du réel, Al Dante, 2e trimestre 2021, p. 65-85.
  • MIDDELBOS Jan Les arts tactiques au travail : de la représentation des mondes du travail à la pratique de la perruque Thèse Arts Plastiques, Université Rennes II, sous dir. M. Leszek Brogowski, 2023.
  • Pesonen Pete Tehdastyöläisten firabelitöiden muistitietohistoria Turenki 2024, pp. 287
  • Milieux Revue éditée par l’écomusée du Creusot, n°1, article intitulé « la perruque », 1980.
  • MONFORTE Isabelle Pratique et représentations des habitants de la Communauté Urbaine du Creusot Montceau les Mines concernant les déchets chapitre 1, pp. 13-28, rapport de recherche du ministère de l’environnement, 1995, Ecomusée du Creusot.
  • MOULENE Jean Luc 39 objets de grève, Paris, Hazan, 2003.
  • MOULINIE Véronique « Des « oeuvriers » ordinaires », Terrain n°32, mars 1999, pp. 37-54.
  • Musée atelier du verre Sars Poteries Les bousillés, les créations des verriers de Sars Poteries. Catalogue de l’exposition du 29/5/2013 au 25/11/2013. Ed musée du verre, Région Nord Pas de Calais, Musée de France.
  • ODONC Ivar Redécouvrir l’expérience ouvrière, vers une autre psychologie du travail, Editions Sociales, 1981.
  • PALAUDE Stéphane « Le bousillage. Détournements et appropriations des techniques et des outils de production chez les ouvriers verriers à la fin du XIXème siècle » in Revue d’Histoire du XIXème siècle, Le quotidien des techniques n° 45 – 2012 – 2.
  • PERDIGUIER Agricol Mémoires d’un compagnon, Paris, La Découverte 2002, rééd. 1977 (1853).
  • POULOT Denis Le sublime, Maspero, réed 1980, 1ère éd. 1870.
  • RIANT Jean Eloge de la perruque, film, 20 mn, film super 8, autoproduction, France, 1981.
  • ROUSSEL Mélanie « Grains de sable dans le système de domination », in Stephen Bouquin, Résistances au travail, Paris, Syllepses, 2008.`
  • SAINT-JACQUES Camille Le mouvement ouvrier, une histoire des gestes créateurs des travailleurs, Ed. Max Milo L’inconnu, 2008.
  • SNECMA Editions du Comité d’Etablissement SNECMA/Evry/Corbeil, Les ouvriers de l’imaginaire, ISBN 2.9520685.0.2
  • Travail n° 4, bulletin de l’association d’enquêtes et de recherches sur l’organisation du travail, Paris, avril 1984.
  • TRIVIERE François Xavier « La Bricole ouvrière », thèse de doctorat, Université de Nantes, dir. J. Deniot, 1997.
  • WEBER Florence Le travail à côté, Paris, éd. EHESS, 1989.

Étienne de Banville, L’usine en douce, Le travail en « perruque », L’harmattan, Paris, 2001.

Fiche de lecture (Texte.pdf)


Banville (de) Marie et Dumont Bruno

Perruque, bricole et compagnie… (Extrait du film)

Extrait du film Perruque, bricole et compagnie…

One Piece at a Time raconte l’histoire d’un ouvrier d’une chaîne de montage automobile qui construit sa propre voiture avec des pièces volées à l’usine.

One Piece at a Time (Audio et paroles)

Une version tchèque de One pice at a time par Jan Vyčítal : Cadillac

Jan Vyčítal, Cadillac, 1979.

Entretien avec Alex Gordon réalisé le 25 juin 2011 à Londres dans les locaux du syndicat RMT (the National Union of Rail, Maritime and Transport Workers) et photographies du mobilier fabriqué en perruque (probablement entre 1870 et 1910).


Kosmann Robert

Retraité de l’industrie (18 ans à la régie Renault Saint-Ouen), perruqueur, syndicaliste et historien, Robert Kosmann participe à entretenir la mémoire de la pratique de la perruque.
Voir la notice Maitron KOSMANN Robert, Manuel [Pseudonymes Roland, Lei Feng, L. Feng] par Paul Boulland, Xavier Vigna, version mise en ligne le 12 novembre 2020, dernière modification le 20 février 2025 : https://maitron.fr/kosmann-robert-manuel-pseudonymes-roland-lei-feng-l-feng/

Bibliographie Robert Kosmann (.pdf) :

Discussion et photographies des perruques de Robert Kosmann

Discussion sur la pratique de la perruque avec Robert Kosmann et Serge (Mécanicien dans le secteur de la maintenance aéronautique) dans l’espace de documentation de la
 Bourse du Travail Parallèle, dans le local du syndicat du Nettoyage de la CNT, le 21 octobre 2006.


Lerichomme Lise Perruque et travail en douce à Bat’a

Perruque et travail en douce à Bata

Là aussi, comme pour l’usine de Tie Xi de la ville de Shenyang, ce sont les derniers moments d’existence et d’occupation de l’entreprise qui offrent aux travailleurs de chez Bat’a (les Batamen et Batawomen) un contexte propice à la production de perruque : « Ce qui explique l’existence du travail en perruque à Bata, c’est le récit, plus simple et plus maussade, de l’occupation d’interminables journées de grèves à une période où les salariés avaient découvert l’avenir bouché de l’entreprise à laquelle ils avaient tout donné. Les batamen à l’arrêt depuis le début du mois de juin 2001 ont alors commencé à combattre l’angoisse de l’incertitude par la fabrication de petits riens, pour eux. »

Photographies de perruques fabriquées à Bat’a

Pesonen Pete

Ce livre, intitulé Tehdastyöläisten firabelitöiden muistitietohistoria [que l’on pourrait traduire par Histoire orale sur les perruques fabriquées par les ouvriers d’usine finlandais] fait notamment état de la production en perruque de poêles, de boîtes de fumage et d’alambics.

Résumé du livre Histoire orale sur les perruques fabriquées par les ouvriers d’usine finlandais et photographies

Contexte général

Cette thèse de doctorat de Pete Pesonen, présentée à l’Université de Turku (Finlande) en décembre 2024, porte sur les firabelitöiden (perruques) réalisés par les ouvriers d’usine finlandais entre 1940 et 1990. Il s’agit d’une thèse par articles comprenant quatre publications scientifiques et une partie introductive.

Qu’est-ce que les firabelitöiden ?

Les firabelitöiden désignent les objets que les travailleurs fabriquaient pour leur propre usage pendant leur temps de travail, avec les outils et les matériaux de l’employeur, généralement sans autorisation. Le terme provient de l’allemand « Feierabend » (temps libre après le travail), qui est passé par le suédois « fyrabend » avant d’être adopté en finnois sous différentes formes (firabeli, viraapeli, firaapeli).

Ces pratiques incluaient la fabrication de :

  • Poêles, boîtes de fumage, luges, grills et alambics
  • Outils divers
  • Objets pour la maison
  • Cadeaux
  • Équipements de loisirs

Origines de la recherche

La recherche a commencé de manière fortuite lorsque Pete Pesonen, alors étudiant en master et travaillant aux Archives ouvrières, a été alerté par son collègue Risto Reuna sur l’existence de quelques références à ces pratiques dans les collections de mémoire orale. Cette découverte a conduit Pesonen à réaliser son mémoire de master sur le sujet, puis à approfondir cette recherche dans sa thèse de doctorat.

L’importance de ce travail réside dans le fait qu’il s’agit de la première étude académique systématique sur ce phénomène en Finlande, malgré son caractère apparemment répandu dans la culture industrielle.

Méthodologie

La recherche repose principalement sur :

  1. Collecte de mémoire orale : Entre 2016 et 2020, Pesonen a organisé une collecte de témoignages qui a réuni 102 participants, principalement d’anciens travailleurs de la métallurgie et de l’industrie papetière.
  2. Entretiens téléphoniques et de groupe : Des entretiens individuels et collectifs ont été menés, permettant une analyse approfondie des pratiques et de leur signification.
  3. Archives : Consultation de documents d’entreprises (rares car le sujet était tabou) et d’autres sources historiques.
  4. Approche multidisciplinaire : La recherche combine l’histoire sociale, l’ethnologie, et les études de mémoire orale.

Cadre théorique

La thèse s’appuie sur plusieurs concepts clés :

  1. Eigensinn (tirer un « sens de soi » par son travail) : Concept développé par l’historien allemand Alf Lüdtke, qui décrit comment les travailleurs s’approprient du temps et de l’espace au sein de l’environnement industriel pour le contrôle des procès de travail.
  2. Politique du quotidien : Les firabelitöiden sont analysés comme une forme de politique informelle, permettant aux travailleurs d’exercer une certaine autonomie.
  3. Zone grise du travail : Ces pratiques existaient dans une zone ambiguë entre légalité et illégalité, tolérance et interdiction.
  4. Co-création de la connaissance : La méthodologie reconnaît que les témoignages oraux sont co-créés entre le chercheur et les participants.

Principales découvertes

1. Nature des firabelitöiden

Les firabelitöiden n’étaient pas simplement du vol, mais faisaient partie intégrante de la culture d’usine. Ils étaient :

  • Tolérés de manière tacite par la direction et les contremaîtres
  • Intégrés dans un système d’échange paternaliste
  • Considérés comme un droit acquis par les travailleurs qualifiés
  • Limités par des codes informels établis par les travailleurs eux-mêmes

2. Justifications et limites

Les participants ont distingué clairement les firabelitöiden du vol pur et simple. Les règles non écrites incluaient :

  • Ne pas vendre les objets fabriqués
  • Ne pas utiliser des quantités excessives de matériaux
  • Ne pas nuire à la production principale
  • Respecter une certaine discrétion

3. Relations de travail

Les firabelitöiden révèlent des dynamiques complexes entre :

  • Travailleurs et contremaîtres : Souvent, les contremaîtres participaient eux-mêmes ou facilitaient ces pratiques
  • Travailleurs entre eux : Culture de solidarité et d’entraide
  • Travailleurs et direction : Système de tolérance tacite fonctionnant comme une forme de compensation non officielle

4. Évolution historique

La pratique a évolué de 1940 aux années 1990 :

  • Période d’après-guerre : Apogée des firabelitöiden, permettant aux travailleurs de compléter leurs revenus
  • Années 1960-1970 : Normalisation et intégration dans la culture d’usine
  • Années 1980-1990 : Déclin progressif avec la modernisation, l’automatisation et les nouvelles réglementations

5. Signification pour les travailleurs

Les firabelitöiden représentaient :

  • Fierté professionnelle : Démonstration de compétences
  • Autonomie : Capacité de contrôler son temps et son travail
  • Communauté : Renforcement des liens sociaux entre collègues
  • Identité ouvrière : Élément constitutif de l’identité collective des travailleurs industriels

Défis méthodologiques

Pesonen discute ouvertement des défis rencontrés :

  1. Sensibilité du sujet : La stigmatisation potentielle des travailleurs comme « voleurs »
  2. Mémoire sélective : Les participants pouvaient embellir ou minimiser certains aspects
  3. Rôle du chercheur : Nécessité de contextualiser sans imposer ses propres cadres interprétatifs
  4. Évolution pendant la recherche : Le chercheur a dû adapter ses questions suite aux retours des participants

Contribution scientifique

Cette recherche apporte plusieurs contributions importantes :

  1. Combler une lacune : Première étude systématique sur ce phénomène en Finlande
  2. Méthodologie de mémoire orale : Démonstration de l’importance de la co-création dans la recherche historique
  3. Compréhension du travail industriel : Nuancer la vision des relations de pouvoir dans l’industrie
  4. Perspective comparative : Situe le phénomène finlandais dans un contexte international (pratiques similaires observées aux États-Unis, en Allemagne, en France, etc.)

Structure de la thèse

La thèse comprend :

  • Une introduction théorique et méthodologique
  • Quatre articles publiés dans des revues à comité de lecture :
    1. « Savustuslaatikot, kiukaat ja pontikkapannut » (Boîtes de fumage, poêles et alambics)
    2. « Tehdastyön harmaa vyöhyke » (La zone grise du travail industriel)
    3. « Niistä ei sitten puhuta, koska se on näpistelyä » (« On n’en parle pas, car c’est du chapardage »)
    4. « Yhteinen tekijyys tutkimusprosessin osana » (La co-création dans le processus de recherche)


Meillat Serge

Mécanicien dans le secteur de la maintenance aéronautique.

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Bourse du Travail Parallèle le 21 octobre 2006 : discussion autour de la pratique de la perruque avec Serge et Robert Kosmann


Chantiers navals de Gijon (Asturies-Espagne).

L’occupation des entreprises par les travailleurs en grève pourra fournir l’occasion d’un contexte favorable à la fabrication par exemple de « perruques d’autodéfense » qui serviront à tenir les forces de l’ordre à distance. Ce qui fut le cas au cours du mois de mai 2009, à Gijón (dans les Asturies), quand les ouvriers des chantiers navals ont résisté contre la fermeture de leur site.

Perruques d’autodéfense dans les chantiers navals de Gijon (Photos et vidéo)

Pour se défendre contre les assauts répétés de la police antiémeute, les ouvriers et chaudronniers ont construit sur place, en plusieurs exemplaires, des petites guérites de protection en tôles fixées sur des roulettes.

Ces petites guérites mobiles (environ 2 mètres de hauteur, tôle épaisse, soudées par points au chalumeau, fermées sur trois côtés, avec toits protecteurs et meurtrières frontales et latérales) leur permettaient ainsi de se porter à bonne distance pour tirer des projectiles et repousser les galets de lacrymogènes sur les forces répressives.

   À cette occasion, précise Robert Kosmann, ils ont également utilisé « des tubes d’un diamètre de 50 mm et d’une longueur d’un mètre cinquante pour envoyer des fusées d’artifice “ de jardin ” de petits calibres (20 à 25) sur les gardes civils espagnols. On peut observer sur les vidéos une ouverture, une “ lumière ” bricolée pour permettre la mise à feu[1]. » Pour tenir en respect la police, les salariés ont également riposté à l’aide de frondes, lance-pierre, lances à incendie, cocktails Molotov, boulons… et ont aussi utilisé des grues depuis lesquelles ils ont manœuvré des containers en feu[2].


Notes

[1] Robert Kosmann, Sorti d’usines, La « perruque » un travail détourné, op. cit., p. 104.

[2] Voir notamment, « Chantiers navals de Gijon (Asturies-Espagne) : violents affrontements », paru le 20 mai 2009 et consulté le 30 janvier 2019 disponible sur le site de Bella Ciao : https://bellaciao.org/fr/spip.php?article86124, et Alain Bertho, « Affrontements aux chantiers navals de Gijon mai 2009 », publié le 21 mai 2009 et consulté le 24 janvier 2019, disponible sur le site : https://berthoalain.com/2009/05/21/affrontements-aux-chantiers-navals-de-gion-mai-2009


Le dos au mur (Film)

Pour la grève les salariés redémarrent la production (Extrait du film Le dos au mur)
Le dos au mur de Jean-Pierre Thorn

Entretien avec les chaudronniers l’Espagnol et le Basque réalisé dans les locaux d’Alstom à Saint-Ouen (9 décembre 2009).

Entretien avec les chaudronniers l’Espagnol et le Basque réalisé dans les locaux d’Alstom à Saint-Ouen (9 décembre 2009).

moi : Il y avait combien de chaudronniers ?

L’Espagnole : Oh, beaucoup, plus de trois cents. Un chaudronnier, ça sait tout faire. Après il y avait des postes plus spécialisés… Les postes spécialisés en pliage, en soudure, la mise en débit [débit des tôles]. [Arrivé en 1972 à Alstom, il a vu ses collègues faire des trucs qui n’ont pas de rapport avec le boulot.] Selon la place où tu es, par exemple celui qui est au débit, on lui disait : « tu me couperas un bout de tôle de telle dimension », il te disait « c’est pourquoi faire ? », tu lui répondais : « t’occupe pas c’est pour faire de la perruque » et il se démerdait pour trouver un bout de tôle à droite ou à gauche… tu demandais, tu ne te servais pas. Il y avait un mec qui gardait le stock de tôle, du moment que tu lui demandais, après il se démerdait pour trouver… après s’il avait besoin de faire quelque chose en soudure, bah, nous on faisait la soudure, c’était des échanges…

moi : Tout le monde pouvait perruquer ?

L’Espagnole : Tout le monde oui, enfin ceux qui savaient.

moi : Et au niveau du contrôle par l’encadrement ?

L’Espagnole : L’encadrement, il voyait [ce qu’on faisait].

Dans ce cas-là tu disais que c’étaient des chutes et que ça aller partir à la poubelle. Alors que ce n’étaient pas des chutes, mais ça, ils le savaient aussi. Du moment que tu étais sérieux et que tu faisais ton boulot et qu’on n’avait rien à te reprocher.

moi : Mais dans les photos que tu m’as envoyées, il y a un barbecue qui est plutôt grand [rires…]

L’Espagnole : Oui bon bah ça, je l’ai installé dans l’atelier et tout… [rires…] je ne me suis pas caché. Quand on faisait des trucs, on ne se cachait pas. Je l’ai même porté ici, je l’ai essayé ici. J’ai pris un moteur de poste à soudure [pour le barbecue] pour faire la rotation du tourne broche. Le mec il me l’a bricolé alors qu’un poste à soudure ce n’est pas fait pour ça, hein. Un mec de l’entretien me l’a bricolé et puis… je t’ai dit c’était de l’entraide. J’en ai même deux trois [d’avance] en cas de panne.

moi : Comment tu as eu l’idée ?

L’Espagnole : Il me fallait un moteur, j’en ai parlé autour de moi et un collègue m’a proposé l’idée d’un moteur de poste à soudure. Il y a un poste qui a eu un accident, qui s’est fait écraser par une tôle. J’ai récupéré le moteur.

Au début, je ne pensais pas que ça aller marcher, car la broche elle fait deux mètres. Le plus gros mouton que j’ai mis, il devait faire plus d’un mètre. Je ne pensais pas que le moteur réussirait à l’entraîner, parce que c’est lourd quand même. On a mangé à plus de soixante sur la bête. C’est du costaud. [rires…]

moi : Comment tu as eu l’idée de faire un barbecue ?

L’Espagnole : C’étaient les circonstances. J’ai ma sœur qui s’est mariée. Elle m’a dit : « écoute je n’ai pas les moyens d’aller au restaurant, tu me ferais pas un bon barbecue, pour faire ça à la maison ? »

Et puis j’ai réfléchi à la question, et puis voilà. Au départ je voulais faire un barbecue et puis j’ai un collègue qui m’a dit : « pourquoi tu fais pas un méchoui ? » manuel quoi.

moi : C’est combien d’heures de travail ?

L’Espagnole : Ah ça je ne sais pas. Quand on aime, on ne compte pas. [rires…] Mais je peux te dire que j’y ai passé du temps. [rires…]

moi : D’une certaine façon, c’était une perruque collective ?

L’Espagnole : Oui, elles étaient presque toujours collectives d’une certaine façon, puisqu’on avait toujours besoin… moi si j’avais besoin de faire de la découpe, d’un poste à découpe, je pouvais y aller, enfin ce n’était pas mon poste, alors s’il y en avait un qui te voyait là-bas, il était sûr que c’était pour perruquer. Si tu vas sur le poste de quelqu’un d’autre, c’est pour perruquer.

Si tu avais besoin d’un bout de tôle [le magasinier] se débrouillait pour prendre ça dans le stock ou d’en commander. Lui, il se débrouillait, c’était pas mon problème ça. Comme nous on se débrouillait, s’il nous demandait quelque chose, on se débrouillait pour lui exécuter quoi.

moi : Comment vous circuliez d’un poste à un autre ?

L’Espagnole : On pouvait aller de droite à gauche discuter avec les copains. Bon entre discuter et travailler d’un poste à l’autre, c’est autre chose, mais bon [rires…]

moi : Il y avait des responsables ?

L’Espagnole : Oui, par section ou par groupe, il y en avait même plusieurs, y en avait pas mal.

Si un responsable nous faisait chier, on lui disait : « toi t’as rien à me dire, t’es pas mon chef, t’as qu’à voir mon chef »

En gros ça se passait comme ça quoi.

« T’as rien à foutre ici, c’est pas ton atelier » [on lui répondait] « je viens discuter avec des collègues, t’as rien à me dire, tu vas voir mon chef ». Alors après il allait voir ton chef et il te disait « bon tu vas pas me casser les couilles parce que l’autre il va porter plainte là-haut »

Le premier barbecue, je l’ai fait pour mon père. Pour qu’il soit dans son jardin. Puis quand il est mort, je l’ai récupéré. [description du barbecue]

[stop à 00:15’]

moi : qu’elle est ta définition de la perruque ?

Définition de la perruque pour l’Espagnole [21’] : Pour moi c’est un petit peu un dû. Comme certains métiers ont des avantages. Quand tu travailles dans une banque, tu as un taux préférentiel par rapport aux autres. Pour moi c’est un dû, enfin je ne dirais pas que c’est un dû, mais c’est une chose normale. J’ai mon métier qui me permet de faire des trucs qui me servent à la maison. Comme les journalistes ont un abattage d’impôts. […]

Mon métier c’est de faire des objets en métal que ce soit des transformateurs ou autres choses. Un chaudronnier il sait tout faire, il peut tout faire. Le bureau de ma fille c’est moi qui l’ai fait. […]

On a cet avantage-là de pouvoir faire manuellement ce qui nous fait plaisir.

Les chefs nous demandaient aussi de fabriquer ou réparer des choses.

[Jean-Michel, dit le Basque, arrive dans la pièce. Il a un cancer du poumon lié à l’amiante. Il a fabriqué un alambic (un distillateur) et un pavillon en fer forgé (en perruque).]

moi: À propos des objets de grèves ?

Le Basque : On en faisait pas pour garder des traces, on en faisait pour s’en servir. Lors de la grande grève de 1979, on a fabriqué des dessous de plat, des lampions… pour récupérer un peu d’argent pour la maintenance.

C’était surtout les chaudronniers qui fessaient de la perruque, les mecs qui étaient au câblage, qu’est-ce que tu veux qu’ils perruquent.

Pendant la grève les chaudronniers ont soudé les portes. On a aussi soudé la porte du directeur.

moi : Est-ce que les objets de grève c’était de la perruque ?

Le Basque : Non, c’était pour récupérer un peu d’argent.

Définition de la perruque pour Le Basque [44’44”] : « C’est un travail pour soi, dans la mesure où tu en as l’utilité. »

[Il lui est arrivé, avec l’accord de la direction, de rester le soir (deux ou trois heures) pour travailler sur sa perruque, il a fait un puits.]

Le Basque ajoute : « On en faisait pour les chefs aussi. »


Entretien avec le Basque et l’Espagnole tous deux anciens chaudronniers d’Alstom Saint-Ouen, réalisé dans les locaux d’Alstom, le Mercredi 9 décembre 2009.


Perruques de grèves

Critique

Dans son chapitre consacré à la perruque (une pratique de détournement : la perruque), Michel de Certeau s’interroge sur la place à partir de laquelle nous étudions cette pratique. Il observe « une coupure entre le temps des solidarités (celui de la docilité et de la gratitude de l’enquêteur envers ses hôtes) et le temps de la rédaction qui dévoilent les alliances institutionnelles (scientifiques, sociales) et le profit (intellectuel, professionnel, financier, etc.) dont cette hospitalité est objectivement le moyen. Les Bororos descendent lentement dans leur mort collective, et Lévi-Strauss entre à l’Académie »[31]. En paraphrasant Michel de Certeau, on pourrait sans doute voir, dans la situation de la représentation artistique des travailleurs de l’industrie en France quelque chose de comparable. Les ouvriers d’une certaine industrie et leurs cultures associées descendent lentement dans leur mort collective, et Jean-Luc Moulène entre à Beaubourg avec leurs objets de grève représentés.

En effet, s’il faut saluer ici le travail de collecte et d’archive d’objets de grève — ou « perruque de grève »[32] — réalisé par Jean-Luc Moulène et la donation qu’il en fait aux Archives Nationales du Monde du Travail[33], la représentation artistique de ces objets nous semble pour le moins problématique. Et l’artiste, acteur – autoproclamé ( ?) – de cette redéfinition d’« objets de grève » en « objets d’art », ne s’y trompe pas lorsqu’il dit : « Il y a là une ambiguïté. Dans mon esprit, cette œuvre est un lieu de conflit, pas un lieu pacifié. Beaubourg achète les photographies, ce qui représente l’assomption en art d’un objet manifeste. D’une certaine manière, le contenu subversif de l’objet de grève est ainsi apaisé. »[34] Il n’y a pas que dans l’esprit de l’artiste que cette œuvre est un lieu de conflit car elle ne peut que distendre encore un peu plus les liens d’hospitalités et de solidarités qui pouvaient exister entre l’« artiste-archiviste » et les travailleurs grévistes producteurs collectifs de ces « perruques de grève » désormais transfigurés en « objets d’art » et un peu aussi en objets de spéculation. Et en l’occurrence la culbute est quand même sévère. La photographie d’un objet de grève — y compris celle du paquet de Gauloise estampillé CGT qui était offert en 1982 avec un bon de soutien à cinq francs et sur lequel était clairement stipulé DÉGUSTATION-VENTE INTERDITE — est vendue par la Galerie Chantal Crousel[35] (qui représente l’artiste) 7500 euros TTC, ce qui confère aux vingt-quatre photographies d’ « objets de grèves » une valeur commerciale de 180 000 euros TTC et accorde à la photographie du paquet de Gauloise produit par les travailleurs en lutte de la Seita une sacré plus-value. « Surtout gardez bien vos perruques de grèves, ne les jetez pas, elles vont valoir de l’argent ! »[36] voilà l’avertissement – plein d’ironie – lancé par un ancien perruqueur de chez Renault Saint-Ouen aux anciens de chez Alstom Saint-Ouen. C’est dans cette schizophrénie que nous place cette requalification des « Perruques de grève » en « objets d’art ». Pour qui roule l’artiste et quelle réputation — a priori ou a posteriori — laisse-t-il de son passage ? Est-ce à dire que l’artiste pour faire œuvre — comme le curateur, l’anthropologue ou le sociologue… — se trouve toujours exposé à trahir l’hospitalité de ses hôtes et à accroître toujours plus les divisions du travail entre représentants d’un coté et représentés de l’autre ?


Wang Bing (réalisateur du film À l’ouest des rails, Chine, 2004)

Perruque usine Shenyang

Hé, oui ! En chine aussi on perruque, dans l’usine de Tie Xi de la ville de Shenyang. Le film de Wang Bing en témoigne : plus que deux jours avant que l’usine ferme, des salariés en comité restreint se questionnent : « Si on veut voler des outils, il faut se dépêcher. On a encore 2 jours. »

À l’ouest des rails (Extrait du film et pictogrammes)